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Sortie nationale 19 juin 2019 du film d’animation “Buñuel après l’âge d’or” de Salvador Simó d’après le documentaire “Las Hurdes. Tierra sin pan” de Luis Buñuel (1932 et 1965), film réquisitoire sur les inégalités sociales en Espagne en 1930 à partir de la misère des paysans espagnols d’Estrémadure

Pour sa sortie française, ce film d’animation a choisi un autre titre que celui d’origine,  « Buñuel en el laberinto de las tortugas », inspiré du roman graphique de Fermín Solís. Le titre espagnol fait ainsi allusion à la forme des toits des maisons de la région des Hurdes, semblables aux carapaces des tortues. Le film d’animation de Salvador Simó raconte le processus de tournage du film documentaire de 36 mn  « Las Hurdes. Tierra sin pan », de Luis Buñuel qui  commence le 23 avril 1933 et finit un mois plus tard, le 22 mai 1933.

Les protagonistes de cette aventure sont Luis Buñuel, le caméraman et photographe Éli Lotar, le scénariste Pierre Unik et l’artiste aragonais Ramón Acín qui a financé le film et a  participé au scénario et au tournage du film. Et à leur manière les habitants  de ces terres oubliées du nord de la province de Cáceres, à 100 kms de Salamanque, los Hurdanos. Des images du film documentaire créées par Buñuel sont intercalées au récit, de manière à ce que le spectateur puisse passer d’un film à l’autre de manière continue et harmonieuse.

Ce film rend clairement  hommage à l’amitié entre Luis Buñuel et Ramón Acín Aquilué mais aussi à l’esprit combattant des 4 protagonistes pour dénoncer la misère héritée des siècles en terres espagnoles, amplifiée ici dans cette région des Hurdes, un archipel de 52 hameaux perdus au milieu des montagnes. Isolés du monde, les villageois vivent dans la misère et peuvent à peine subvenir à leurs besoins. La famine, la maladie et la mort, notamment celle des enfants, sont le lot quotidien de ces habitants livrés à eux-mêmes. « On n’y entend pas de chanson, on ne connait pas le pain, les maisons n’ont pas de fenêtres ni de cheminée. La malnutrition et l’insalubrité dominent », selon le commentaire au début du film.

 

Le numéro 789 de la revue Vocable ( 30 mai 2019)  consacre ainsi un article à la sortie de ce film  avec un interview de Salvador Simó par la journaliste  Lorena López (ABC), il donne un éclairage très intéressant à la fois sur les 2 films.

Paris, 28 novembre 1930. Le jeune Luis Buñuel vient de sortir son second film, « L’âge d’or », film anticlérical et anti-bourgeois qui est un échec et lui ferme les portes d’autres projets qu’il avait en attente. En effet, il n’est pas à Paris quand un groupe d’extrême droite met à sac le Studio 28 à Montmartre en décembre 1930 lors de la projection du film.Il reçoit un avertissement du Vatican.  Ainsi ce qui devait n’être qu’une folle proposition par le gouvernement espagnol devient la meilleure option pour le cinéaste : abandonner le surréalisme proche de Salvador Dalí, s’appuyer sur l’humain et dénoncer, à travers un documentaire, la pauvreté désolée qui frappe une région d’Estrémadure, Las Hurdes, une des terres les plus pauvres et les plus abandonnées du pays dont les manques sont si extrêmes que les paysans ne connaissent pas le pain.

Mais  Buñuel ne trouve pas le moyen de financer son projet car à Paris, on le traite comme un pestiféré. Il se retrouve totalement déprimé et désargenté. C’est son ami Ramón Acín, humaniste et pédagogue spécialiste des nouvelles méthodes d’enseignement imaginées par Célestin Freinet, poète et sculpteur passionné par le métal et les lanternes magiques, journaliste et anarchiste qui va finalement le financer : « J’ai pu filmer Terre sans pain grâce à Ramón Acín, un anarchiste de Huesca, professeur de dessin, qui un jour dans un café de Saragosse, me dit : Luis, si je gagne un jour à la loterie, je te paierai un film. Il gagna 100 000 pesetas et m’en donna 20 000 pour faire le film. » Il ajoute : « Pierre Unik est venu, engagé par Vogue pour faire un reportage ; et Éli Lotar est arrivé avec une caméra prêtée par Yves Allégret ».

Ni Buñuel ni Simó n’ont lésiné sur les scènes cruelles, les célèbres scènes « provoquées » du documentaire comme l’âne assassiné par les piqûres d’abeilles auxquelles il ne peut échapper du fait qu’il est attaché, le coup de feu que donne Buñuel à la chèvre ou la tête de coq qu’ils arrachent pour filmer en gros plan. L’aragonais était en avance sur son temps et a utilisé ce que l’on appelle aujourd’hui « le faux documentaire », accommoder les faits réels pour raconter le drame que l’on souhaite : « J’ai seulement dramatisé la réalité, on ne pouvait pas attendre que çà se passe ».

Comme son second film « L âge d’or » (1930), « Terre sans pain » va créer un scandale car il met sur le tapis un présent trop dérangeant, il est  censuré par la  République espagnole (pour mémoire  proclamée le 14 avril 1931) et interdit jusqu’en 1936. On peut voir « Terre sans pain »  en 1937 dans le pavillon républicain espagnol de l’Exposition Universelle à Paris, sonorisé avec la Symphonie numéro 4 de Brahms, avec un commentaire écrit et lu par Pierre Unik dont la monotonie et l’absence d’affects tranche avec les images dramatiques du film. La situation politique a changé et en pleine guerre d’Espagne, Buñuel a ajouté un texte final républicain. En 1965, Buñuel décide avec son producteur Pierre Braunberger, de diffuser une version non censurée du film.

 

 

Autour de « Terre sans pain », le C.R.D.P. de l’Académie de Lyon a édité un double DVD comprenant la version censurée (1936) et la version complète du film, restaurée et réhabilitée (1965).

Ce double DVD permet de découvrir et de comprendre cette œuvre majeure de l’histoire du cinéma, censurée puis réhabilitée, considérée comme le premier documentaire social de l’Europe occidentale.

Ou plus exactement comme un essai cinématographique de géographie humaine, à partir de la thèse de Maurice Legendre, directeur de l’Institut Français de Madrid « Les Jurdes, étude de géographie humaine (1927) ».

Réalisé par Florence Coronel, cet outil pédagogique  comprend 3 heures de ressources et de médias qui détaillent et analysent le contexte particulier de ce film avec des compléments inédits, des articles de presse, des documents historiques (visa de censure du film, extraits de thèse de Maurice Legendre, etc…) et des entretiens avec des spécialistes, en français et en espagnol : Jacques Gerstenkorn et Philippe Roger de l’Université Lumière Lyon 2, Mercè Ibarz de Pompeu Fabra  et le cinéaste et critique de cinéma Jean-Louis Comolli.

 

 

Quel a été le destin des amis de Buñuel ? Deux d’entre eux ont eu un destin tragique:

-Tout d’abord le français Pierre Unik, journaliste, poète surréaliste et communiste, arrêté par les allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale. Il meurt en 1945 en s’évadant d’un camp de prisonniers de Guerre en Silésie.

-Puis l’aragonais  Ramón Acín Aquilué, sans lequel le film n’aurait pas pu voir le jour, qui après le soulèvement fasciste, est arrêté dans sa maison et fusillé devant le mur du cimetière de Huesca, le 6 août 1936, avec 130 personnes; sa femme Concha Monrás est exécutée le 23 août 1936, laissant deux orphelines, Katia et Sol.

Exposición CNT y CRMAH “Huesca bajo el terror. Prisión y muerte (1936-1945)” , Jornadas republicanas Huesca 2015

 

La Fundación Ramón y Katia Acín et la Enciclopedia  del anarquismo ibérico ( tome 1 page 17) fournissent une biographie complète de Ramón Acín Aquilué. C’est un artiste accompli et reconnu comme sculpteur et graphiste humoriste mais aussi un grand humaniste. En avance sur les idées, passionné  d’éducation et de pédagogies nouvelles (la ligne Célestin Freinet), il est proche de la nouvelle génération des maestros et maestras de la República, à la Escuela Normal de Huesca, qui vont subir une répression féroce,  emprisonnés et assassinés ou bannis de l’enseignement. Passionné de culture, c’est aussi l’ami de Federico García Lorca et de Ramón Gómez de la Serna , il pense que la culture peut humaniser la vie de la classe ouvrière injustement maltraitée. Anarchiste engagé et très impliqué, il  a des responsabilités importantes à la C.N.T. oscense, où il est apprécié pour ses qualités  d’homme “reflexivo, ponderado, sereno y tolerante”. C’est aussi un journaliste et un écrivain.

C’est peut-être l’anarchiste le plus connu d’Aragon et sa mémoire reste présente à Huesca avec  le monolithe “La fuente de las  Pajaritas” (1934):

Ramón Acín lors de l’ inauguration de la Fuente de las pajaritas (1931)

Régulièrement des expositions lui sont consacrées ainsi qu’à  Concha Monrás, et aujourd’hui encore, la C.N.T. de Huesca et l’ association mémorielle aragonaise  la Asociación por la Recuperación e Investigación Contra el Olvido (A.R.I.C.O.) lui rendent hommage, le vendredi 15 juin 2019 ainsi qu’ aux 545 vecinos de Huesca assassinés entre 1936 et 1945: “Huesca bajo el terror. Prisión y muerte (1936-1945)”.

Une biographie et des photos lui sont consacrées aussi dans le livre “Todos los nombres. Víctimas y victimarios (Huesca 1936-1945)” de Víctor Pardo Lancina et Raúl Mateo Otal, de la page 36 à 46 du tome 1.

 

Journée des défunts dans le cimetière Las Mártires de Huesca (archive municipale)

 

Où peut-on voir “Buñuel, après l’âge d’or″?

Vendu dans 35 pays, il est présenté dans plusieurs festivals. Au Festival de Málaga d’abord en mars 2019 où il reçoit un excellent accueil.

En France, il est en compétition au Festival International d’Annecy du 10 au 15 juin 2019.

Il est projeté en avant-première, d’abord dimanche 16 juin à 18h au Studio 28 à Paris puis le lundi 17 juin à 19h à la séance d’inauguration du Festival de cinéma espagnol « Différent 12 ! » à l’auditorium de lInstitut Cervantès à Paris, en présence du réalisateur Salvador Simó et du producteur Manuel Cristóbal.

Ce film est programmé au cinéma Les studios de Brest du 19 au 25 juin 2019.

 

Marie Le bihan

Liens:

Bibliographie: 

  • « Buñuel en el laberinto de las tortugas », cómic Fermín Solís.

  • « Las Jurdes: étude de géographie humaine », thèse présentée en 1927 par Maurice Legendre à l’Université de Lettres de Bordeaux.
  • « Enciclopedia del Anarquismo ibérico »Miguel Íñiguez,  Vitoria,2018, Asociación Isaac Puente.
  • « Todos los nombres. Víctimas y victimarios (Huesca 1936-1945) », Víctor Pardo Lancina y Raúl Mateo Otal.
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