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Un nouveau livre sur l’exil: “Gritos de papel. Las cartas de súplica del exilio español (1936–1945) ” de Guada­lupe Adámez Castro (Edito­rial Comares Histo­ria, 14 avril 2017)

Ce livre passion­nant est le fruit d’une thèse diri­gée par Veró­nica Sierra Blas et Anto­nio Castillo Gómez, dans une disci­pline rela­ti­ve­ment nouvelle : l’his­toire sociale de la culture écrite qui ne met pas le focus sur  les intel­lec­tuels ou les poli­tiques mais sur les textes de la gente del común, les gens ordi­naires, à partir de sources docu­men­taires sur l’exil espa­gnol occul­tées pendant des années.

Guada­lupe Adámez Castro est Docteure en Histoire de l’Uni­ver­sité d’Al­calá (Madrid), où elle fait partie du Semi­na­rio Inter­dis­ci­pli­nar de Estu­dios sobre Cultura Escrita (SIECE) et du Grupo de Inves­ti­ga­ción LEA (Lectura, Escri­tura, Alfa­be­ti­za­ción). Elle a été cher­cheuse pré et post-docto­rale du Projet Euro­péen «  Post Scrip­tum : A Digi­tal Archive of Ordi­nary Writing (Early Modern Portu­gal and Spain) », en lien avec l’Uni­ver­sité de Lisbonne et a mené diffé­rentes recherches au Mexique, aux États-Unis, en France et en Italie.

C’est une des coor­di­na­trices de l’ex­po­si­tion itiné­rante « Entre España y Rusia. Recu­pe­rando la Histo­ria de los Niños de la Guerra » et, depuis 2011, elle fait partie de l’équipe de travail « Pala­bras en el tiempo », char­gée des Archives du cour­rier de la boîte aux lettres  de la tombe du poète Anto­nio Machado, au Cime­tière Muni­ci­pal de Collioure.

 

La prin­ci­pale ligne d’in­ves­ti­ga­tion de Guada­lupe Adámez Castro est l’étude des pratiques épis­to­laires produites dans le contexte de l’exil espa­gnol, centrée spécia­le­ment sur les cartas de súplica envoyées par les réfu­giés à diffé­rentes orga­ni­sa­tions d’aide, et l’ana­lyse des diffé­rentes pratiques d’écri­ture à l’in­té­rieur des camps d’in­ter­ne­ment du Sud-Ouest de la France où ont été inter­nés des milliers d’es­pa­gnols.

La prota­go­niste réelle de ce livre, « Gritos de papel. Las cartas de súplica del exilio español (1936–1945) »,  est donc l’écri­ture, les mots, las pala­bras, que des milliers de réfu­giés espa­gnols ont écrites durant l’exil espa­gnol, utili­sées pour deman­der de l’aide aux orga­nismes  qui se sont alors multi­pliés pour les secou­rir et plus parti­cu­liè­re­ment celles des refu­gia­dos del común qui ne savent pas toujours écrire et qui n’ont pas laissé de témoi­gnages écrits comme les intel­lec­tuels ou les poli­tiques. Cette thèse docto­rale se base sur l’étude de 338 cartas de súplica y de peti­ción  envoyées à diffé­rents moments de cet exil.

Chro­no­lo­gique­ment, cet ouvrage couvre la trajec­toire tempo­relle et spatiale suivie par la plus grande partie des réfu­giés : elle commence en Espagne en  1937, au moment des premières évacua­tions après la chute du Front du Nord qui ont amené les premières poli­tiques d’as­sis­tance. Elle se termine au Mexique, entre 1939 et 1942, où un nombre impor­tant de réfu­giés sont accueillis entre autres par le  Comité Técnico de Ayuda a los Repu­bli­ca­nos Españoles (CTARE), la dele­ga­ción del Servi­cio de Evacua­ción  a los Repu­bli­ca­nos Españoles (SERE). Est bien sûr aussi concer­née la France, où sont arri­vés autour d’un demi-million d’exi­lés espa­gnols durant l’hi­ver 1939, après la chute de Barce­lone,  la moitié d’entre eux ayant été enfer­mée dans des camps d’in­ter­ne­ment. Sortir de ces camps s’est trans­formé en obses­sion et pour la majo­rité, parmi les possi­bi­li­tés propo­sées  par le gouver­ne­ment français, émigrer dans un 2ème pays (prin­ci­pa­le­ment le Mexique ou le Chili)  est deve­nue la plus attrac­tive mais aussi la plus compliquée.

 

Dans le 1er chapitre, « Una vida por escrito : el exilio de la gente común » , l’au­teure met en évidence la place parti­cu­lière de l’écri­ture chez les réfu­giés espa­gnols.

Les  5 vagues de l’exil espa­gnol sont décrites avec ses carac­té­ris­tiques géné­rales pour ensuite reve­nir au quoti­dien extrê­me­ment dur des réfu­giés espa­gnols dans les camps d’in­ter­ne­ment français (à Agde, Arge­lès-sur-Mer, Barca­rès, Bram, Gurs, Les Milles, Le Vernet D’Ariège, Saint-Cyprien, Sept­fonds, etc…) : dans ce contexte de crise, indi­vi­duelle et collec­tive, écrire permet de se (re) connec­ter à la vie puis devient un outil de résis­tance.

Dans « Cultu­ras del exilio español entre las alam­bra­das. Lite­ra­tura y memo­ria de los campos de concen­tra­ción en Fran­cia, 1939–1945  » (Barce­lona, Anthro­pos, 2012), Fran­cie Cate-Arries évoque cette cultura de las arenas, dans ces camps instal­lés sur las playas de la muerte,  avec ses 3 axes prin­ci­paux : la créa­tion des barra­cones de la cultura où les réfu­giés reçoivent des cours et  des leçons et acquièrent ou complètent une forma­tion ; la fabri­ca­tion des jour­naux ou bole­tines (bulle­tins d’in­for­ma­tion) ; le lien avec l’écri­ture person­nelle avec les diarios y la corres­pon­den­cia.

 

Les barra­cones de la cultura  fonc­tionnent  grâce aux réfu­giés, parti­cu­liè­re­ment les  maes­tros  y maes­tras  o  profe­sores  de la Repú­blica qui en majo­rité appar­tiennent à la Fede­ra­ción de Trabaja­dores de la Enseñanza (FETE). Héri­tiers des idées éduca­tives et cultu­relles propul­sées par la Seconde Répu­blique espa­gnole et initiées durant la guerre d’Es­pagne, ils conti­nuent dans les camps leur travail d’édu­ca­tion, la lutte contre l’anal­pha­bé­tisme, les milices de la culture, les missions péda­go­giques avec les cours de culture géné­rale et de  français.

Plus person­nels, quan­tité de jour­naux et d’au­to­bio­gra­phies vont être écrits par les exilés pendant leur inter­ne­ment et leur exil : certains vont d’ailleurs être publiés, peu après la sortie du camp ou dans le 3ème pays de l’exil ; d’autres le seront en Espagne à la fin de la dicta­ture franquiste. Certains seront aussi écrits après les faits, malgré la douleur de se replon­ger dans ces souve­nirs trau­ma­tiques, parfois dans un proces­sus de théra­pie qui les aidera à se récon­ci­lier avec le monde exté­rieur et avec eux-mêmes, à récu­pé­rer une iden­tité perdue et à lais­ser un témoi­gnage de leur vie.

Quant à l’écri­ture épis­to­laire, elle est  une des acti­vi­tés prin­ci­pales des réfu­giés pendant leur inter­ne­ment : une profu­sion de lettres partent et arrivent dans les camps tous les jours (jusqu’à 1 000 par jour)   malgré  la censure qui est contour­née par diverses stra­té­gies, envoi par des canaux privés, messages cachés, inver­sés, cryp­tés.

Ainsi certaines lettres  montrent à quel point  la récep­tion du cour­rier devient un élément majeur dans la vie du camp, comme l’est celui de se nour­rir : Eula­lio Ferrer, 18 ans, souligne  que les lettres qu’il reçoit pendant sa réclu­sion le nour­rissent plus que la nour­ri­ture. (page 25)

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Cette corres­pon­dance a été fonda­men­tale pour main­te­nir l’unité fami­liale : beau­coup d’hommes,  pères de famille, ont conti­nué ainsi à exer­cer, à partir des camps, leur tutelle à travers la corres­pon­dance, indiquant à leurs femmes et enfants comment ils devaient se compor­ter, quelles déci­sions ils devaient prendre et quelle devait être leur atti­tude quand ils  seraient sépa­rés pour toujours, comme le fait Marce­lino, paysan anar­chiste arago­nais, dans sa lettre d’adieu aux siens. (page 28). Elle va éven­tuel­le­ment être le moyen de récu­pé­rer sa famille perdue et la Croix Rouge Inter­na­tio­nale va faire un travail remarquable pour l’échange de nouvelles entre les réfu­giés et leurs familles, grâce aux bole­tines de noti­cias et bole­tines de avisos a la fami­lia.

Vías de escape clôture le chapitre : des  lettres  témoignent des diffé­rents parcours choi­sis par la gente del común  pour échap­per à cette terrible condi­tion : le rapa­trie­ment en Espagne, l’émi­gra­tion vers un autre pays, la possi­bi­lité d’ob­te­nir un contrat de travail à l’ex­té­rieur du camp, s’en­ga­ger dans la Légion étran­gère pour combattre dans la Seconde Guerre mondiale ou faire partie des Compa­gnies de Travailleurs Étran­gers (CTE).

La corres­pon­dance avec l’Es­pagne va avoir un rôle impor­tant et influen­cer ces choix en préve­nant de la répres­sion féroce et des repré­sailles qui s’abattent sur les vain­cus, notam­ment ceux qui reviennent en Espagne après l’exil.

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, après la recon­nais­sance offi­cielle du gouver­ne­ment  franquiste, beau­coup d’exi­lés vont commen­cer à renon­cer au retour en Espagne, l’exil tempo­raire va  deve­nir un exil perma­nent. L’écri­ture qui leur a permis de tenir debout va conti­nuer à leur servir en donnant une forme à leurs souve­nirs et lais­ser une trace dans l’His­toire.

Dans le 2ème chapitre, inti­tulé « La súplica durante el éxodo español : un universo peti­cio­na­rio », Guada­lupe Adámez Castro analyse l’écri­ture en tant que passe­port pour une vie nouvelle.

Par les cartas de súplica, les réfu­giés espa­gnols sont en rela­tion avec les divers orga­nismes d’aide exis­tants et ils béné­fi­cient d’un exilio asis­tido  où 3 grands groupes vont contri­buer à forma­tion d’un système d’as­sis­tance de l’exil espa­gnol, travaillant de façon complé­men­taire bien qu’a­vec  des moments de tensions moti­vés par des diffé­rences idéo­lo­giques et des objec­tifs diffé­rents, comme on le verra dans la répar­ti­tion attri­buée à chaque parti ou syndi­cat pour l’émi­gra­tion.

Il y a d’abord les orga­nismes dépen­dants du Gouver­ne­ment Répu­bli­cain, en Espagne puis en exil, en France et en Amérique Latine :

  • La Dele­ga­ción de la Asis­ten­cia Social de Euskadi, dépen­dant du Gouver­ne­ment Basque au moment de la chute du Front du Nord et  dont le siège sera trans­féré à Barce­lone après la chute de Santan­der
  • Le Servi­cio de Evacua­ción a los Repu­bli­ca­nos Espa­noles (SERE)
  • Le Comité Técnico de Ayuda a los Repu­bli­ca­nos Espa­noles, (CTARE), au Mexique
  • La Junta de Ayuda a los Repu­bli­ca­nos Españoles (JARE)

Ensuite les délé­ga­tions d’aide des partis poli­tiques et des syndi­cats, d’abord en Espagne puis en exil : Unión Gene­ral de Trabaja­dores (UGT), Confe­de­ra­ción Nacio­nal del Trabajo (CNT), Partido Comu­nista de España (PCE), Izquierda Repu­bli­cana (IR), Acción Nacio­na­lista Vasca (ANV), Partido Nacio­na­lista Vasco (PNV), Acció Cata­lana Repu­bli­cana (ACR), Esquerra Repu­bli­cana de Cata­lu­nya (ERC), Partido Socia­lista Obrero Español (PSOE).

Puis les services d’aide inter­na­tio­nale, de carac­tère huma­ni­taire, finan­cés par des parti­cu­liers ou des volon­taires : Natio­nal Joint Commit­tee for Spanish Relief, dirigé par Elea­nor Rath­bone, Comité Inter­na­cio­nal de Coor­di­na­ción y de Infor­ma­ción para la Ayuda a la España Repu­bli­cana (CICIAER), Fede­ra­ción de Orga­nis­mos de Ayuda a los Repu­bli­ca­nos Españoles (FOARE), Spanish Refu­gee Aid (SRA), sans oublier los Cuáque­ros (les Quakers).

Certains pays comme le Mexique ont ouvert leurs consu­lats et leurs ambas­sades avec le travail remarquable de Narciso Bassols et Luis Igna­cio Rodrí­guez Taboada.

 

L’au­teure envi­sage ensuite  la súplica como arti­cu­la­ción del Estado Repu­bli­cano  en montrant, par des témoi­gnages, l’im­por­tance  acquise progres­si­ve­ment par la corres­pon­dance dans le système complexe de l’as­sis­tance de l’exil espa­gnol : les lettres ont été fonda­men­tales pour son arti­cu­la­tion, servant de lien entre les réfu­giés et les diffé­rents orga­nismes d’aide, entre ceux qui n’avaient rien et ceux qui pouvaient donner.

L’uni­vers péti­tion­naire de l’exil espa­gnol est à ses yeux plus qu’un ensemble de demandes écrites dans un moment de déses­poir dans lequel il faut cher­cher de l’aide. Derrière ces demandes, il y a de façon sous-jacente tout un système poli­tique qui cherche à conti­nuer encore à exis­ter et qui, pour pouvoir survivre, doit lutter pour ne pas perdre ses citoyens, alors qu’il a perdu le terri­toire. Dans ce sens, l’écri­ture est la cour­roie de trans­mis­sion parfaite entre l’in­di­vidu et l’État et son étude appro­fon­die aide à mieux comprendre la forma­tion  de l’exil espa­gnol, ses carac­té­ris­tiques internes, sa compo­si­tion sociale et les ressorts qui ont permis aux insti­tu­tions répu­bli­caines de se main­te­nir en vie jusqu’en 1975, à la mort de Franco.

L’uni­vers de l’exil espa­gnol est avant tout une commu­nauté épis­to­laire, unie par la néces­sité et par le déra­ci­ne­ment mais, avant tout, par l’écri­ture.

Le 3ème chapitre, « Prime­ros pasos y prime­ras letras : las súpli­cas a la asis­ten­cia social »,  commence par l’étude des  premières cartas de súplica envoyées à la Asis­ten­cia Social de la Dele­ga­ción del Gobierno de Euskadi en Barce­lona et à la Dele­ga­ción de la Asis­ten­cia Social en Santan­der, dépen­dant du Minis­te­rio de Trabajo y de Sani­dad, pendant les premières évacua­tions en 1937.

Ces premières lettres concernent les évacua­tions à l’in­té­rieur de la pénin­sule, après la Campagne de Guipúz­coa, la chute de San Sebas­tián et d’Irún, de Bilbao puis de Santan­der, Gijón et Avilés et donc la perte du Front du Nord par le Gouver­ne­ment répu­bli­cain.

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Quelle va être la réponse à ces cartas de súplica et  l’aide  appor­tée par le Gouver­ne­ment Répu­bli­cain  aux réfu­giés ?

Le 2 février 1937 est créé le  Comité de Evacua­ción y Asis­ten­cia a  Refu­gia­dos, dépen­dant du Minis­te­rio de Sani­dad y Asis­ten­cia Social, géré dans un premier temps par Fede­rica Mont­seny ; il est chargé des évacua­tions et de tout ce qui en découle, trans­port, appro­vi­sion­ne­ment, loge­ment, santé, corres­pon­dance, occu­pa­tion des exilés et tréso­re­rie comme l’ex­plique le schéma orga­ni­sa­tion­nel (page 73). Il va gérer 3 millions de personnes jusqu’aux premiers mois de 1938.

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La tâche est immense puisque rien n’est orga­nisé, comme le dit Fede­rica Mont­seny, et pour essayer de maîtri­ser le chaos est mis en place, à  partir du 1er mars 1937, un registre des réfu­giés, obli­ga­toire pour l’iden­ti­fi­ca­tion : les réfu­giés doivent remplir una ficha de evacua­ción y refu­gio qu’ils peuvent trou­ver au Comité Local de Refu­gia­dos du district où ils se trouvent. Ces fiches vont permettre la loca­li­sa­tion des réfu­giés et rendre possible l’échange de corres­pon­dance. D’autre part, dès le début de la guerre, l’af­fran­chis­se­ment est gratuit pour le cour­rier offi­ciel, le cour­rier du front, le cour­rier des enfants des colo­nies, celui des réfu­giés envoyés aux services d’éva­cua­tion et aux services muni­ci­paux, sans distinc­tion de reve­nus ni de sexe.

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Un bon nombre de ces lettres n’ar­rive cepen­dant pas à leur desti­na­taire, ce sont toutes celles retrou­vées dans les archives : le chan­ge­ment constant de domi­cile de beau­coup de dépla­cés, de même que les dépla­ce­ments  liés aux mouve­ments du Front, rendent très compliqué l’échange de corres­pon­dance.

Il existe une diffé­rence signi­fi­ca­tive entre le cour­rier écrit par les femmes (35 %  du total) et celui des hommes : les femmes écrivent depuis les refuges ou autres lieux d’éva­cua­tion, souvent dans les Astu­ries au début de la guerre, puis de la Cata­logne, parfois de la France et de l’An­gle­terre, pour retrou­ver leurs compa­gnons, maris ou enfants, sur le Front ou évacués dans un lieu inconnu. Pour les hommes, il y a une plus grande variété géogra­phique, les lettres peuvent être écrites des hôpi­taux (dans les Astu­ries, à Valence), dans divers lieux d’Es­pagne, avec une prédo­mi­nance de la zone cata­lane puis appa­raissent d’autres prove­nances comme Guada­lajara, Madrid, Aragón et depuis le front de bataille, lettres sur lesquelles on peut lire « En Campaña » ; il y a aussi plus rare­ment des lettres écrites de France et de Russie.

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Quel est le contenu de ces premières cartas de súplica ?

Dans les lettres sélec­tion­nées du 24/2/1937 au 20/12/1938, le leit­mo­tiv est una búsqueda deses­pe­rada, une recherche déses­pé­rée de la famille dispa­rue pendant les diffé­rentes phases des évacua­tions et la demande d’en­voi de la corres­pon­dance.

Ainsi à la page 80 de la thèse,  Ángel Valcár­cel Gimeno, 65 ans, natif de Bilbao, réfu­gié à Prats de Llucones (Province de Barce­lone), demande le point de chute de son fils Ángel, lieu­te­nant de la XIème Brigade sur le Front des Astu­ries, ainsi que celui de son fils Jacobo, appar­te­nant au Bataillon de la CNT Sacco y Vanzetti, blessé et hospi­ta­lisé à l’hô­pi­tal de Basurto, et celui de sa femme Luisa Lezama Zubiaur et de leurs 2 fils mineurs Paulino et Dámoso qui ont embarqué au port de Bilbao le 30/05/1937 sur le vapeur Habana en direc­tion de la France.

Elles sont souvent écrites par des mains inex­pé­ri­men­tées qui n’ont jamais été confron­tées à ce type d’exer­cice et qui n’en connaissent pas les normes (fautes d’or­tho­graphes, traits trem­blants, dépas­se­ment des marges, support inap­pro­prié, …). C’est lié au fort taux d’anal­pha­bé­tisme en Espagne à cette époque. Un proces­sus se met alors en marche : « Apren­der a pedir. La toma de contacto con la retó­rica de la sumi­sión ». D’abord spon­ta­nées,  elles vont utili­ser et se soumettre aux normes de rédac­tion des lettres de demande figu­rant dans les manuels épis­to­laires édités et réédi­tés à l’époque.

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Puis il va y avoir une certaine trans­gres­sion de cette norme avec un chan­ge­ment de rela­tion épis­to­laire entre le deman­deur et le desti­na­taire de la lettre, sans distance hiérar­chique, plus démo­cra­tique,  basée sur la soli­da­rité.

 

Dans le 4ème chapitre, « Por techo el cielo y por lecho la arena. Peti­ciones desde los campos de inter­na­miento », Guada­lupe Adámez Castro se centre sur les cartas de súplica envoyées à la Délé­ga­tion de la Unión Gene­ral de Trabaja­dores (UGT) à Paris,  diri­gée par Amaro del Rosal et qui sert d’in­ter­mé­diaire avec le SERE.

Ici, c’est un voyage à l’in­té­rieur des cartas de súplica des affi­liés à la UGT et avec elles, dans les histoires de vie des réfu­giés, de véri­tables auto­bio­gra­phies dans lesquelles ils racontent leur exil. Diverses stra­té­gies vont se mettre en place afin d’être écouté, mettant l’ac­cent sur la rela­tion entre le langage et le pouvoir. Même si beau­coup sont des écri­vains inex­pé­ri­men­tés, ils vont utili­ser la pala­bra como una arma de lucha.

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Comme les autres partis et syndi­cats, la UGT doit aban­don­ner l’Es­pagne dans les derniers mois du conflit. Certains de ses leaders  préparent leur départ et se trouvent en France, avant la perte du Front de Cata­logne, persua­dés que le reste de leurs compa­gnons ne va pas tarder à arri­ver et c’est ce qui se passe. D’autres résistent jusqu’à la chute de Barce­lone, quand surgit la marea repu­bli­cana. Il y a aussi ceux qui vont rester pour toujours, piégés dans l’Es­pagne franquiste, et qui vont être l’objet des terribles repré­sailles et humi­lia­tions subies par les vain­cus.

Le 10 février 1939, à Perpi­gnan, lors de leur 1ère réunion, les diri­geants et colla­bo­ra­teurs ugétistes qui ont réussi à fran­chir la fron­tière s’ac­cordent sur les tâches urgentes : aider les réfu­giés espa­gnols qui sont dans les camps d’in­ter­ne­ment et défendre les droits de tous ceux qui n’ont pas pu fuir l’Es­pagne franquiste.

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La Comi­sión Ejecu­tiva de la UGT installe ses bureaux à Paris, dans les locaux du Siège de l’Union des Syndi­cats entre mars et avril 1939, avec des antennes à Toulouse et Limoges.

Le travail de la UGT va être essen­tiel­le­ment una labor de inter­me­dia­rio : les demandes faites au Comité exécu­tif par les Comi­tés ugétistes des camps  sont en majo­rité des demandes de média­tion devant le SERE pour être inclus sur les listes propo­sées pour émigrer, élabo­rées par le syndi­cat. Beau­coup de réfu­giés vont d’ailleurs comme Juan (page 108) envoyer des demandes doubles au SERE et à la UGT pour renfor­cer leur demande afin de sortir de cet enfer des camps.

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Les critères défi­nis clai­re­ment au début par la Comi­sión Ejecu­tiva pour le droit à émigrer sont des critères poli­tiques et moraux. Ils sont vite connus par les réfu­giés espa­gnols qui vont dans leur cour­rier expliquer leur degré d’im­pli­ca­tion et de respon­sa­bi­lité comme mili­tant, ce qui va vite se traduire par une lutte pour convaincre les repré­sen­tants de la UGT de la force de son enga­ge­ment passé.

Les réfu­giés qui embarquent en 1939 pour le Mexique et le Chili  sont conscients du travail réalisé par le syndi­cat, ils ressentent un fort senti­ment de grati­tude pour le pays d’ac­cueil, senti­ment qui va se main­te­nir pendant toutes les années de l’exil. Ils entre­prennent une nouvelle vie, la causa pour laquelle ils se sont sacri­fiés leur offre une nouvelle chance ; cepen­dant, ils n’ou­blient pas de main­te­nir l’en­ga­ge­ment dans la lutte anti­fas­ciste qui ne va pas s’ar­rê­ter dans les camps français ni pendant la traver­sée de l’At­lan­tique.

On voit bien la double inten­tion de la UGT dans son travail d’aide : l’as­sis­tance des réfu­giés et le main­tien de la foi en la lutte anti­fas­ciste. Dans les pays améri­cains, et notam­ment au Mexique qui ne réta­blira pas de rela­tions offi­cielles avec l’Es­pagne avant 1977, beau­coup de réfu­giés espa­gnols, sans forcé­ment parti­ci­per de façon active à la poli­tique, vont garder intact leur enga­ge­ment pour la causa, se sentant toujours des répu­bli­cains exilés. Il n’est pas rare d’en­tendre  des réfu­giés ayant passé la plus grande partie de leur vie au Mexique expliquer qu’ils l’ont dédiée à la lucha contra el fascismo.

En même temps, le système d’as­sis­tance déployé par la UGT sert à main­te­nir le contact entre les réfu­giés et réunir les noyaux exis­tants qui seront ensuite fonda­men­taux pendant les années de l’exil en France : un circuit d’aide et de propa­gande qui ne peut se créer et se main­te­nir sans aucun doute, que grâce à l’écri­ture.

Qui sont los afilia­dos ?

La plupart des auteurs des demandes qui composent ce chapitre, envoyées entre le 6 juin et le 9 novembre 1939, sont des hommes autour de la tren­taine, 5 cartas  seule­ment sur 82 sont écrites par des femmes ayant travaillé comme secré­taires pour la UGT ou veuves de guerre d’un affi­lié.

Les demandes font allu­sion à la profes­sion : le secteur primaire avec los campe­si­nos, agri­cul­tores y mine­ros est le favori pour émigrer. Puis vient le secteur indus­triel avec los mecá­ni­cos, obre­ros, metalúr­gi­cos… Et le secteur tertiaire, les admi­nis­tra­tifs et les profes­sions libé­rales comme los maes­tros.

Les cartas comme celles de Fran­cisco et Este­ban (pages 113 et 114) montrent comment les affi­liés s’adressent à la UGT  pour trou­ver une solu­tion défi­ni­tive à leur lamen­table situa­tion, celle de l’émi­gra­tion vers un pays qui va offrir pan, trabajo y hogar. Ce ne sont plus des lettres de soumis­sion mais des lettres d’exi­gences dans lesquelles les auto­bio­gra­phies sont parfai­te­ment inté­grées.

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Esti­ma­dos cama­ra­das. ¿ Por  qué merezco emigrar ?

Le premier argu­ment qui appa­raît dans la narra­tion auto­bio­gra­phique est le profil de mili­tant actif de la UGT, le deuxième est la parti­ci­pa­tion active à la Guerre d’Es­pagne, le profil de combat­tant qui appa­raît souvent au milieu de la carta. Ensuite vient l’ar­gu­men­ta­tion plus person­nelle, plus humaine, les thèmes de la santé, de la famille, du sacri­fice fait pour la Répu­blique et la néces­sité de la réuni­fi­ca­tion de la famille. Les dates, les noms, les lieux, les épisodes fami­liaux souvent trau­ma­tiques sont cités, avec un discours alors plus person­nel basé sur les émotions et les senti­ments, sur la souf­france comme consé­quence de l’en­ga­ge­ment person­nel et fami­lial de la lutte anti­fas­ciste.

Mili­tan­tisme syndi­cal, lutte pendant la Guerre d’Es­pagne et sacri­fice sont ainsi les 3 piliers présents dans ces histo­rias de vida sur lesquels les réfu­giés struc­turent leur demande d’émi­gra­tion et sur lesquels ils portent toutes leurs espé­rances pour être consi­dé­rés comme émigrable. Il y a un lenguaje ugetiste : que la carta soit écrite de la main d’un cama­rade ou de sa propre main, avec une bonne ou un mauvaise écri­ture, avec plus ou moins de fautes d’or­tho­graphe, les exilés espa­gnols utilisent toutes leurs forces, leurs argu­ments et leurs illu­sions pour écrire des lettres fortes et émou­vantes, afin de faire partie de ces listas, passe­ports pour une nouvelle vie. C’est à travers l’écri­ture qu’il faut cette fois conti­nuer la lutte anti­fas­ciste.

 

Dans le dernier chapitre, « México : país de acogida. Las soli­ci­tudes al CTARE », Guada­lupe Adámez  Castro s’in­té­resse aux  diffé­rentes cartas y peti­ciones envoyées au CTARE, délé­ga­tion du SERE, après l’ar­ri­vée  au Mexique, pays dans lequel se termine, pour beau­coup d’entre eux, le périple de réfu­gié. Ici encore, la culture écrite de l’exil espa­gnol va deve­nir déter­mi­nante et la pala­bra conti­nue d’être la meilleure arma de lucha.

Grâce à l’en­ga­ge­ment du Président mexi­cain Lázaro Cárde­nas auprès du Gouver­ne­ment répu­bli­cain tout au long de la Guerre d’Es­pagne et après sa défaite, le Gouver­ne­ment mexi­cain accueille entre 20 000 et 24 000 espa­gnols à partir de l’été 1939. Les 3 grandes expé­di­tions qui trans­portent un grand nombre de réfu­giés au Mexique l’été 1939 sont le Sinaï (Sinaia)avec 1599 passa­gers, le Mexique (2067) et l’Ipa­nema (994). À la fin août, autour de 6 000 personnes se trouvent au Mexique

ninos mexico

Le 29 juin 1939, le SERE crée une délé­ga­tion, le CTARE, qui va se char­ger de la gestion et du soutien aux exilés pendant les premiers mois,  présidé par le docteur José Puche Álva­rez avec des fonds manda­tés par Fran­cisco Méndez Aspe, ministre des Finances du gouver­ne­ment Negrín.

La corres­pon­dance analy­sée dans ce chapitre est conser­vée dans el Archivo Histó­rico del CTARE, inté­gré dans el Archivo Histó­rico de la Biblio­teca del Insti­tuto Nacio­nal de Antro­po­logía e Histo­ria (AH-BINAH), à México. Ici, las cartas de súplica y peti­ciones sont réali­sées de manière adéquate, d’abord parce que les espa­gnols qui arrivent au Mexique, après la sélec­tion du SERE, ont une forma­tion acadé­mique et profes­sion­nelle au-dessus de la moyenne et donc une meilleure compé­tence lecture-écri­ture et aussi parce qu’ils ont acquis une certaine expé­rience dans la réali­sa­tion de cet exer­cice tout au long de leur trajec­toire.

La plupart des cartas contiennent des messages de remer­cie­ments au CTARE. Ce sont aussi des demandes d’aide pour mieux s’in­sé­rer dans le pays d’ac­cueil, souvent des demandes de regrou­pe­ment fami­lial, certains vont même jusqu’à offrir les dépenses déri­vées du voyage pour des membres de la famille ou des amis réfu­giés en France. Ainsi Desi­de­rio García Velartu (page 150) écrit le 4 juin 1940 au sujet des membres de sa famille inter­nés dans les camps. Les demandes les plus nombreuses sont celles qui s’adressent au CTARE pour deman­der le point de chute de leur famille, pour donner ou deman­der une adresse.

Il y a une néces­sité impé­rieuse des réfu­giés au Mexique de conti­nuer à main­te­nir le contact avec ceux qu’ils ont perdus et l’échange épis­to­laire est le prin­ci­pal outil de trans­mis­sion de nouvelles. Mais ce contact n’est pas si facile , les réfu­giés se déplacent fréquem­ment d’un endroit à un autre, ainsi beau­coup de familles perdent la trace des leurs. Il n’y a pas d’autre moyen que d’écrire au CTARE et d’uti­li­ser ses registres.

Le chapitre se termine avec Más allá de la súplica : archivo, control y memo­ria, où Guada­lupe Adámez Castro se pose la ques­tion de la logique pour­sui­vie par le CTARE qui a archivé et classé toutes ces lettres. Elle y voit une volonté de contrô­ler le passé, le présent et le futur des réfu­giés qui s’adres­saient à lui, avec un certain pater­na­lisme, au nom de la Répu­blique en déroute.

Des fiches ont été élabo­rées par le CTARE à partir des lettres avec 4 thèmes :

  • Les données person­nelles avec une atten­tion parti­cu­lière à la forma­tion et à l’ex­pé­rience profes­sion­nelle
  • L’ac­tion pendant la guerre, autant l’ac­tion mili­taire que l’ac­tion civile
  • La compo­si­tion de toute la famille autant ceux qui sont au Mexique que ceux qui ne le sont pas
  • L’émi­gra­tion depuis le passage de la fron­tière française jusqu’à la traver­sée au Mexique

Parce qu’ils ont sûre­ment conscience que ces archives vont être une partie indis­pen­sable de l’exil espa­gnol, José Puche et le CTARE se sont donnés beau­coup de peine pour que la docu­men­ta­tion conser­vée  ne se disperse pas ni ne change de lieu ; c’est aussi le seul centre d’ar­chives où l’on peut consul­ter les réponses aux demandes faites. Des témoi­gnages qui se sont trans­for­més en preuves docu­men­taires au service de l’His­to­rien.

Una comu­ni­dad arti­cu­lada en torno a la escri­tura consti­tue l’épi­logue de ce livre avec la notion de comu­ni­dad imagi­nada dont les piliers sont la fidé­lité due à la cause répu­bli­caine et la frater­nité due à tous les membres de cette commu­nauté, un système qui commence à se mettre en marche pendant les premières évacua­tions au début du conflit, se conso­lide tout au long de celui-ci et s’ali­mente avec l’écri­ture, comme si l’écri­ture était un cordon ombi­li­cal unis­sant chacun à son monde anté­rieur, nour­ris­sant de cette façon son iden­tité.

Pour cet immense travail, Guada­lupe Adámez Castro a reçu en avril 2017 el Primer Premio Nacio­nal de Tesis Docto­rales sobre Movi­mien­tos migra­to­rios  en el  mundo contem­porá­neo (por la Direc­ción Gene­ral de Migra­ciones del Minis­te­rio de Empleo y  Segu­ri­dad Social y el Centro de Estu­dios de Migra­ciones y Exilios de la Univer­si­dad Nacio­nal de Educa­ción a Distan­cia). Et derniè­re­ment, el Premio de la Mejor Tesis Docto­ral de Filo­sofía y Letras de la Socie­dad de Condueños de la Univer­si­dad de Alcalá (Madrid).

Guada­lupe Ádamez Castro a souhaité nous aider à mieux comprendre les exilés « ordi­naires », dont l’exis­tence a tendance à dispa­raître derrière les grands person­nages, les poli­ti­ciens et les intel­lec­tuels. Elle a voulu récu­pé­rer leurs voix et leurs motsconstrui­sant ainsi une histoire plus juste et  plus démo­cra­tique de l’exil espa­gnol, à partir de ces hojas de papel en las que los exilia­dos ahoga­ron sus gritos deses­pe­ra­dos (ces feuilles de papier sur lesquelles les exilés ont étouffé leurs cris déses­pé­rés).INVITACIÓN PRESENTACIÓN GRITOS DE PAPEL

Marie Le Bihan