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L’Es­pagne qui a pu naître et qu’ils ne lais­sèrent pas vivre

La España que pudo ser y no deja­ron que fuera, article publié dans le quoti­dien numé­rique espa­gnol “eldia­rio.es” du 12 avril 2021 – Javier Gallego (Traduc­tion : Antoine Egea)

La Répu­blique donnait plus d’im­por­tance aux maîtres d’école qu’aux mili­taires, aux intel­lec­tuels qu’aux curés, aux classes défa­vo­ri­sées qu’aux classes privi­lé­giées. C’est pour cela qu’ils l’ont détruite. C’est pour cela qu’aujourd’­hui ils détruisent sa mémoire.

Drapeaux répu­bli­cains trico­lores

Ce 14 avril 2021 on commé­more les 90 ans de la procla­ma­tion de la deuxième Répu­blique espa­gnole, une de ces rares occa­sions où un peuple a apporté la démo­cra­tie, paci­fique­ment, dans les rues. Sans cette clameur popu­laire, d’abord dans les urnes (1), ensuite sur les places, le roi (2) ne se serait pas enfui et la Répu­blique n’au­rait pas été instau­rée avec tant de célé­rité et de faci­lité. Sans verser la moindre goutte de sang. « Mais ensuite ils ont brûlé des couvents » disent-ils toujours. Quatre jours de feu pour quatre siècles de bûchers, c’est la réponse logique et mini­male à la répres­sion sécu­laire de l’Église, qui cela ne fait aucun doute, ne tarde­rait pas à se venger.

C’est ainsi que naquit la première démo­cra­tie en Espagne et la plus ambi­tieuse, assié­gée par ses enne­mis qui la détrui­sirent en cinq années, avec l’aide du fascisme.

Alphone XIII le dit alors depuis son exil : « la Répu­blique est une tempête qui passera vite. » Les monar­chistes, l’oli­gar­chie, l’Église et l’Ar­mée ne cessèrent dès lors de conspi­rer jusqu’à atteindre leur but et n’ont cessé de culpa­bi­li­ser la victime de sa propre chute. De même que le Juif serait coupable de l’Ho­lo­causte, la Répu­blique serait coupable de son anéan­tis­se­ment. Elle avançait trop vite, elle s’est fait trop d’en­ne­mis.

Non, elle ne se fit pas d’en­ne­mis, elle les avait déjà, et elle n’al­lait pas trop vite, en fait, pour les gauches, elle allait trop lente­ment. A cette époque comme main­te­nant, les progres­sistes se trompent en frei­nant les avan­cées pour conten­ter les réac­tion­naires qui ne sont satis­faits que s’ils conservent le pouvoir et main­tiennent leurs privi­lèges.

(1) A l’oc­ca­sion des élec­tions muni­ci­pales qui furent gagnées large­ment par les partis répu­bli­cains (2) Alphonse XIII, grand-père de Juan Carlos 1er et arrière grand-père du roi actuel Felipe VI

Vous avez dû l’en­tendre chez vous et dans les salles de cours, et aujourd’­hui encore, beau­coup conti­nuent de le répé­ter : « La Répu­blique était ingou­ver­nable, il y avait de la violence dans la rue, un chaos consti­tu­tion­nel, des assas­si­nats … Il fallait faire quelque chose » (euphé­misme pour justi­fier les coups d’État). Mais beau­coup qui justi­fient le coup de 1936 n’au­raient jamais justi­fié celui de 1981 (3) qui se produi­sit pour­tant dans des circons­tances simi­laires, voire pires, avec le terro­risme, la crise insti­tu­tion­nelle, l’ins­ta­bi­lité poli­tique, la démis­sion du président du conseil (4)…

La culpa­bi­li­sa­tion de la Répu­blique est une construc­tion du franquisme qui eut 40 ans pour blan­chir son crime et qui a trans­mis cette version bien fice­lée pour perpé­tuer ce mensonge jusqu’à aujourd’­hui.

La vérité c’est que la Répu­blique eut des défauts comme n’im­porte quel système, peut-être le plus grand d’entre eux fut l’in­ca­pa­cité de ses diri­geants à anti­ci­per les dangers. Même ainsi, elle résista plus long­temps que beau­coup d’autres pays euro­péens face aux griffes du fascisme. Son influence en Espagne était beau­coup plus grande que celle du commu­nisme russe, les faits sont là. Le fascisme ne se contenta pas d’en­cou­ra­ger les sédi­tieux, il leur donna la victoire, alors que l’Union Sovié­tique n’in­ter­vint réel­le­ment que pendant la guerre civile, quand la démo­cra­tie espa­gnole était aban­don­née par toutes les puis­sance démo­cra­tiques. La menace rouge, le fantasme commu­niste, qu’a­gitent aujourd’­hui Abas­cal ou Ayuso (5) fait partie de cette propa­gande franquiste.

Ils répètent aussi que la révo­lu­tion des Astu­ries et l’in­dé­pen­dance de la Cata­logne en 1934 sont coupables d’avoir fait « dérailler le train », dissi­mu­lant ainsi que ces deux évène­ments furent la réponse à l’en­trée au gouver­ne­ment de l’ex­trême droite anti-répu­bli­caine qui “sabo­tait les voies” de l’in­té­rieur. Comme le font main­te­nant ses héri­tiers. L’Es­pagne vient de vivre une révo­lu­tion sociale et un défi indé­pen­dan­tiste il y a peu de temps qui démontrent qu’un coup d’État n’est pas néces­saire pour sauver la démo­cra­tie. En fait, un coup d’État ne peut que détruire la démo­cra­tie. La Répu­blique avec tous ses défauts était bien meilleure que la monar­chie corrom­pue d’Al­phonse XIII qui provoqua deux dicta­tures mili­taires et qui s’acheva par une guerre civile qui imposa une dicta­ture de 40 ans.

Pendant ces 40 ans, non seule­ment un point final fut mis au moment le plus progres­siste de notre histoire, mais ce fut un retour aux temps obscurs. Cela suscite toujours une certaine mélan­co­lie de penser à ce que nous aurions pu être et à ce que l’on ne nous laissa pas être. Les auteurs du coup d’État mirent fin au plus grand projet de moder­ni­sa­tion et d’éman­ci­pa­tion entre­pris dans notre pays. Nous sommes passés de l’état d’une des démo­cra­ties les plus avan­cées du monde à l’état d’une dicta­ture répres­sive et rétro­grade. Nous sommes passés de l’avant garde à la « queue du pelo­ton. »

Le franquisme a mis fin violem­ment à une réforme sociale, rurale (NdT : réforme agraire), cultu­relle (NdT : lutte contre l’anal­pha­bé­tisme et pour l’édu­ca­tion), scien­ti­fique et écono­mique sans précé­dent ayant pour but de réduire les inéga­li­tés, d’en­cou­ra­ger la parti­ci­pa­tion des femmes (NdT : notam­ment droit de vote des femmes dès la première année de la deuxième Répu­blique), de permettre l’ac­cès à l’édu­ca­tion pour tous, de trans­for­mer les sujets en citoyens, d’abo­lir les privi­lèges.

La Répu­blique donnait plus d’im­por­tance aux maîtres d’école qu’aux mili­taires, aux intel­lec­tuels qu’aux curés, aux classes défa­vo­ri­sées qu’aux classes privi­lé­giées. C’est pour cela qu’ils l’ont détruite. C’est pour cela qu’aujourd’­hui ils détruisent sa mémoire à coups de marteau (6). Pour proté­ger la monar­chie et l’oli­gar­chie corrom­pue. Pour éviter que demain l’Es­pagne soit la Répu­blique sociale, égali­taire et moderne qu’elle peut être.

Javier Gallego (eldia­rio.es)

Pour lire l’ar­ticle dans sa version origi­nale, c’est ici.

(1) A l’oc­ca­sion des élec­tions muni­ci­pales qui furent gagnées large­ment par les partis répu­bli­cains (2) Alphonse XIII, grand-père de Juan Carlos 1er et arrière grand-père du roi actuel Felipe VI.
(3) Tenta­tive de coup d’État du 23 février 1981 avec notam­ment enva­his­se­ment des Cortes (Parle­ment) par le lieu­te­nant-colo­nel Tejero et soulè­ve­ment de certains chefs de région mili­taire.
(4) Adolfo Suárez de l’UCD (Union du Centre Démo­cra­tique).
(5) Respec­ti­ve­ment chef de Vox (parti d’ex­trême droite) et prési­dente de la Région de Madrid (Parti Popu­laire).
(6) Allu­sion à la destruc­tion offi­cielle récente, à Madrid, de plaques commé­mo­ra­tives de victimes du franquisme.