Hommage à Jean Vaz par Alfons Cervera
Notre cher président d’honneur, Alfons Cervera, a publié le 22 février dernier, dans sa colonne hebdomadaire du journal Levante, El Mercantil Valenciano, un sensible hommage à notre cher ami Jean Vaz, disparu en décembre dernier.
Voici une traduction de l’article, humblement effectuée par notre secrétaire Pierre Souchar.
Si vous voulez lire l’article dans la langue de Cevantes, suivez ce lien.
Nous remercions Alfons pour ce bel hommage et saluons chaleureusement la famille et amis de Jean Vaz.
Depuis plus de vingt ans, je vis de près l’exil républicain espagnol en France. Dès mon arrivée à Grenoble, Montpellier, Toulouse, Bordeaux et tant d’autres villes, mon roman « Maquis » sous le bras, et après avoir lu tant d’ouvrages de Max Aub, j’ai compris que personne ne revient jamais d’un exil.
Je ne me souviens plus quand et où nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Peut-être était-ce il y a plus de vingt ans, lorsque mon roman « Maquis » a débuté son parcours à travers toute la France. Les livres vous ouvrent les portes des lieux et vous découvrez que, comme l’écrivait César Vallejo, les lieux sont vides tant qu’ils ne sont pas remplis de vie. Peu importe la ville, Jean Vaz était toujours là.
Ce fut sans doute à Toulouse. Le monde libertaire de notre ville rouge : par la couleur de ses maisons et par le souvenir de l’exil républicain après la victoire fasciste de 1939. Le Centre toulousain de documentation sur l’exil espagnol (CTDEE) m’avait invité. Depuis lors, nous n’avons jamais cessé de nous sentir proches. Il ne manquait jamais un rendez-vous quel que soit le lieu de son pays où je devais me rendre pour des raisons littéraires. Je parle de son pays comme s’il s’agissait du mien, ce pays détruit par le franquisme et que lui et tant d’autres ont transformé en mémoire vivante républicaine et libertaire.
Sa mère est née en France. Elle s’appelait María Luisa Aransáez Pellón et était descendante de migrants économiques espagnols des années 1920. Son père s’appelait Silvestre Vaz Gallego. Il avait traversé la frontière française lors de la Retirada, en février 1939. Des camps de concentration l’attendaient de l’autre côté. Les conditions cruelles des camps. Je ne peux pas oublier cette étendue de plage morte d’Argelès. Aujourd’hui, sur cette langue de sable infinie, se trouve une exposition du Mémorial du Camp d’Argelès, l’un des plus actifs avec Olga Arcos et les magnifiques initiatives de l’association FFREEE (Fils et filles de républicains espagnols et fils de l’exode). Là, les trous creusés dans le sable pour se protéger du froid, le destin qui attendait Silvestre et tous ceux qui, comme lui, cherchaient un endroit pour vivre, personne ne savait alors si l’espoir d’un retour existait.
Le département minier de l’Aveyron. Une petite ville : Decazeville. C’est là que Jean est né en 1941. Un héritage libertaire. L’énergie qui émanait de lui lorsqu’il parlait de cet héritage inaliénable, de l’exil de sa famille et de tant d’autres familles, victimes de la défaite mais jamais de l’oubli. Je les connais. Je connais ces familles. Les nombreuses fois où je suis allé à Toulouse avec les militants libertaires enthousiastes du CTDEE et cette femme toujours pleine d’un activisme admirable qu’est Placer Thibon. Récemment, dans un résumé de l’année que mes amis bretons de MERE 29 (Mémoire de l’exil républicain espagnol dans le Finistère) m’envoient, j’ai appris la mort de Jean. La ville de Brest, le Finistère français : la résistance qui n’a jamais été réduite au silence. Le jour où j’ai pleuré comme un enfant reconnaissant lorsque, depuis une petite estrade de l’université, Jean Sala, Hugues, Claudine, Iván et le reste du groupe m’ont nommé président d’honneur de leur infatigable collectif mémorialiste. Une photo de Jean lors d’une de ses visites à Brest illustrait la triste nouvelle de son décès. Une fois de plus, la mémoire républicaine espagnole de l’exil se remplissait de tristesse. La perte et la tristesse, même si elles nous font tant souffrir, font aussi partie de la vie.
À Decazeville, Jean avait créé l’association Mémoire en marche. C’est dans les profondeurs des mines de l’Aveyron que se trouvaient les racines sociales qui avaient toujours nourri les rêves de Silvestre et María Luisa. Les mêmes rêves dont hériteraient leur fils et tant d’autres personnes qui ont toujours parlé sans jamais se taire, même à cet âge tranquille où l’on pourrait se reposer en se perdant dans la nostalgie.
Depuis plus de vingt ans, je vis de près l’exil républicain espagnol en France. Dès mon arrivée à Grenoble, Montpellier, Toulouse, Bordeaux et tant d’autres villes, mon roman « Maquis » sous le bras, et après avoir lu tant d’ouvrages de Max Aub, j’ai compris que personne ne revient jamais d’un exil. Que les lieux que l’on quitte et ceux où l’on arrive restent dans cette nébuleuse opaque de vies qui refusent l’oubli. Et ce qu’ils n’oublient pas non plus et qui les met tellement en colère c’est qu’après la mort du dictateur, ce ne fut pas la République qu’ils attendaient qui est arrivée en Espagne, mais une monarchie héritée de la dictature elle-même. Nous en parlions avec Jean Vaz à chacune de nos rencontres. La force de son enthousiasme libertaire. Le sourire lumineux sur son visage qui me semblait être parfois celui d’un combattant jamais disposé à baisser la garde face aux excès de l’oubli. La certitude que le temps peut nous anéantir, mais jamais le mot qui dévoile la vilenie de la barbarie fasciste, une vilenie qui revient aujourd’hui pour perpétuer, comme le plus cruel des sarcasmes, les traces méprisables de l’infamie.
Jean m’a écrit, comme toujours, pour me souhaiter une bonne année : « Belle et heureuse nouvelle année ! », avait-il écrit à l’intérieur du drapeau de la République espagnole. C’était le 24 décembre dernier. Il est décédé quatre jours plus tard. Ce dimanche précisément, la Fondation Antonio Machado, présidée par Joëlle Santa-Garcia, organise à Collioure la journée annuelle en hommage au poète. Je suis fier de faire partie du jury du Prix international de littérature Antonio Machado, présidé par le professeur Manuel Aznar Soler, qui sera remis aujourd’hui avant la cérémonie, toujours aussi massive qu’émouvante, sur la tombe française du poète. Là où il doit être. Cette chronique, peut-être plus que jamais et avec le nom de Jean Vaz en mémoire, est mon hommage personnel à ceux qui, dans leur exil, qui est aussi le nôtre, n’ont jamais oublié la dignité républicaine et les horreurs du fascisme. Ils ne quitteront jamais ma mémoire. Jamais.
Alfons Cervera
Levante, El Mercantil Valenciano, 22 février 2026
