Un second président d’honneur pour MERE 29

Depuis sa création, MERE 29 avait le plaisir d’avoir pour président d’honneur le grand poète espagnol, Claudio Rodríguez Fer, devenu depuis longtemps notre ami.

Vient s’ajouter, depuis le 23 février,  un plaisir supplémentaire, celui d’avoir un second président d’honneur, Alfons Cervera. Comme Claudio, Alfons est un homme de Lettres espagnol très engagé dans le processus de récupération de la mémoire démocratique. Nous l’avions rencontré pour la première fois lors du colloque international de 2017 et avions immédiatement sympathisé. Nous l’avions revu avec bonheur lors des colloques de 2019 et 2022.

La cérémonie s’est déroulée à l’issue d’une Journée d’études organisée à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Bretagne Occidentale  (UBO) portant sur “Littérature et mémoire : nouvelles recherches autour de l’œuvre d’Alfons Cervera”.  Conduite sous la direction de nos amis Iván López Cabello et Fátima Rodríguez (de l’UBO mais aussi membres de MERE 29), cette journée était organisée par le laboratoire Héritage et création dans le texte et l’image, en collaboration avec le département LLCER Espagnol, La Tertulia, association des étudiants en espagnol, et MERE 29.

Après une conférence inaugurale d’Alfons Cervera, la journée s’est poursuivie par des communications de divers chercheurs et la lecture par les étudiants de la licence LLCER Espagnol de plusieurs textes et poèmes d’Alfons Cervera. (programme complet de la journée ici).

Elle s’est poursuivie par la cérémonie de remise à Alfons Cervera par MERE 29 du diplôme de Président d’honneur de notre association et d’un modeste cadeau portant notre logo. On trouvera plus bas le discours prononcé pour cette occasion par notre président Hugues Vigouroux puis la version espagnole lue par notre vice-président Jean Sala-Pala. Beaucoup d’émotion pour tous, pour Alfons surpris et très heureux de cet honneur, pour nous qui pouvons nous sentir fiers et honorés d’avoir désormais deux présidents d’honneur aussi prestigieux.

Cette grande journée s’est terminée en musique avec un récital de Yesenia García León accompagnée de sa jaranita, étudiante mexicaine en master ALC TILE-Espagnol à l’UBO, qui nous a fait découvrir le son jarocho puis par la conférence spectacle de Rafael Lloyd Iglesias qui nous a fait vibrer aux sons de sa guitare flamenca.

Un immense merci à Iván et Fátima, aux étudiants de la licence LLCER Espagnol et à tous ceux qui les encadrent, à tous ceux qui ont contribué au succès de cette journée, avec une mention particulière à Pierre Souchar, une fois encore au four et au moulin, et, bien entendu, Muchas gracias, Señor presidente, muchas gracias, Alfons !

Des vidéos de toutes les conférences et du spectacle musical suivront très prochainement sur CANAL U.

 

Le diplôme est arrivé à bon port et il trône déjà dans le bureau de notre deuxième président d’honneur :


Allocution prononcée par Hugues Vigouroux

Cher Alfons,

Nous avons fait ta connaissance ici même lors du colloque international de 2017 et tout de suite le courant est passé entre nous. Nous t’y avons retrouvé avec grand plaisir lors des colloques de 2019 et 2022. Te revoir aujourd’hui est un bonheur supplémentaire mais une question reste en suspens. Si tu es Alfons le sujet du jour, peut-on réellement parler de toi comme d’un sujet ? Nous ne le pensons pas. Alfons ne peut être un sujet, qu’il fût (ou qu’il soit ?) celui d’un roi ou d’un quelconque pouvoir.

Alfons, tu es un verbe, la journée d’aujourd’hui nous l’a montré. Un verbe profond qui convoque la mémoire et la conjugue haut et fort. Une mémoire des sujets, de ces sujets qui font le peuple, ce peuple ignoré, maltraité, parfois bafoué. De cette multitude commune d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, de toutes ces composantes d’une mémoire vivante. De notre mémoire commune, mémoire des exils, de France et d’Espagne, des villes et des campagnes.

Alfons, tu parcours tous ces mondes et manies tous ces verbes à la perfection mais celui que nous préférons est le verbe de la fraternité, le verbe de l’amitié que nous partageons à chaque fois que nous nous retrouvons. Pour cela et tant d’autres choses, nous te remercions très vivement et, en ce jour particulier où la communauté universitaire te rend hommage, ta famille du bout du monde, tes amis de MERE 29 seraient honorés que tu acceptes de devenir leur président d’honneur.

Tu rejoindras ainsi un autre homme de Lettres, espagnol lui aussi, et très engagé comme toi dans le travail de mémoire, le grand poète Claudio Rodríguez Fer que tu connais sans doute. Et l’honneur sera pour nous, de pouvoir désormais vous appeler tous les  deux Messieurs les Présidents.

Mais inutile cher Alfons de changer quoi que ce soit à ta vie, pas utile non plus que ton prochain livre s’intitule L’après-midi où l’on m’a fait président d’honneur à Brest, Paul McCartney et Ringo Starr pourraient en être jaloux ! Reste simplement celui que tu as toujours été, cela nous convient parfaitement.

Cher Alfons, reçois donc aujourd’hui ce modeste diplôme qui scelle aux yeux de nous tous notre amitié, cette indéfectible amitié qui nous lie, nous les sujets, citoyens du monde, qu’aucun ordre, aucun bruit de bottes, aucun verbe ne pourra jamais étouffer.

Merci Monsieur le Président, merci Alfons !


Version espagnole lue par Jean Sala-Pala

Estimado Alfons,

Te conocimos en este mismo lugar durante el coloquio internacional de 2017, e inmediatamente simpatizamos. Nos encantó volver a verte en los coloquios de 2019 y 2022. Verte de nuevo hoy es un placer añadido, pero una pregunta sigue sin respuesta. Si bien eres el tema del día de hoy, ¿podemos realmente definirte tan solo como un tema? Creemos que no. Alfons, tú no puedes ser tan solo un tema, tú eres mucho más que eso.

Y la jornada de hoy nos lo ha demostrado. Tú serías un verbo, un verbo profundo que convoca la memoria y la conjuga alto y claro. Una memoria de hombres y mujeres, de esos hombres y mujeres que componen el pueblo, ese pueblo ignorado, maltratado, y a veces despreciado. De esa multitud común de aquí y de allá, de ayer y de hoy, todos integrantes de una memoria viva. De nuestra memoria compartida, la memoria de los exilios, de Francia y de España, de las ciudades y de los campos.

Alfons, tú recorres todos esos mundos y manejas los verbos a la perfección, pero nuestra predilección va al verbo de la fraternidad, al verbo de la amistad que compartimos cada vez que nos vemos. Por esto y por tantas otras cosas, te damos las gracias muy sinceramente, y en este día especial en que la comunidad universitaria te rinde homenaje, tu familia del fin del mundo, tus amigos de MERE 29, se sentirían honrados y orgullosos si aceptaras el título de presidente de honor de nuestra asociación.

Al hacerlo, te sumarás a otro gran hombre de letras español, Claudio Rodríguez Fer, el poeta que sin duda conoces y que, como tú, está profundamente comprometido con la labor de memoria. Y será un honor para nosotros poder llamarles a ambos, a partir de ahora, Señores Presidentes.

Estimado Alfons, no cambies nada en tu vida, y tampoco tiene sentido que tu próximo libro se llame La tarde en que me nombraron presidente de honor en Brest, ¡Paul McCartney y Ringo Starr podrían ponerse celosos! Sigue siendo quien siempre has sido, es así como te apreciamos.

Estimado Alfons, recibe hoy este modesto diploma que sella nuestra amistad, una amistad indefectible que nos une a los hombres y a las mujeres, ciudadanos del mundo, que ninguna orden, ningún ruido de botas, ninguna palabra podrá jamás sofocar.

Gracias, señor Presidente, gracias, Alfons.

Crédit photo : Lou Guérin, Sophie Ricard et Marie Le Bihan

Et voici l’article qu’Alfons a écrit dans le journal El Mercantil valenciano :

Et une proposition de traduction du beau texte d’Alfons Cervera, en toute modestie :

Le souvenir est ce qui arrive après le départ. Je l’ai lu il y a longtemps dans un poème de Cristina Peri Rossi. La semaine dernière, je suis retourné à Brest, dans cette Bretagne où la terre se brise contre la mer dans les bandes dessinées de mon enfance pleines de bateaux pirates et de naufrages, dans la brume qui transformait tout en paysage de fantômes. Le Finistère : un lieu magique où la terre se termine. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville était un bastion nazi et les bombes alliées l’ont réduite en cendres. Aujourd’hui, elle ressemble à l’un de ces kaléidoscopes que l’on voit dans une lorgnette, où des taches colorées tournoient à l’infini. La pluie. Le froid. Un vent qui souffle en rafales mouillées contre le pare-brise de la voiture et les ombres de la nuit. Ce n’est pas le début d’un roman. Ce n’est qu’une chronique journalistique qui commence peut-être comme le début de certains romans.

Tant que personne ne les habite – disait César Vallejo – les lieux ne sont rien. C’est pourquoi, lorsque je reviens à Brest, c’est comme si j’arrivais dans une maison commune, comme elle le fut pour l’exil républicain espagnol, comme elle continue de l’être pour que le monde soit le moins étranger possible lorsque nous recherchons des accolades fraternelles. Ce jeudi, il s’agissait de revenir dans le froid et la pluie. Remettre au goût du jour les souvenirs, les voyages d’un autre temps, cette chose que nous emportons avec nous de celles et ceux qui nous aiment comme si cela nous appartenait plus qu’à n’importe qui. À l’université, Iván López-Cabello et Fátima Rodríguez, avec leurs étudiants et quelques autres professeurs, avaient organisé une journée consacrée à mes écrits. J’en ai parlé ici il y a quelques dimanches. Fierté totale. Mon estime était gonflée comme un paon. Il n’en fallait pas tant. Des jeunes d’Espagne et de France qui se consacrent à la recherche académique et qui ont décidé d’étudier à la loupe mes romans, articles journalistiques, et poèmes. Presque toute ma vie. En écoutant leurs paroles, mon âme se brisait, quelle qu’elle soit et où qu’elle se trouve, à l’intérieur ou à l’extérieur de nous. J’ai commencé mon discours d’ouverture en évoquant la mémoire de mon ami Fernando Delgado. Son image au centre de l’écran. Tout le temps.

Alors que la journée touchait à sa fin, que le programme s’achevait, la surprise est arrivée. Un petit groupe de l’association MERE 29 est monté sur l’estrade. Il y a quelques mois, elle a été reçue au Parlement européen avec un projet consacré à la mémoire des Rotspanier, ces rouges espagnols condamnés par les nazis en France au travail forcé. Debout derrière le pupitre, Jean Sala, Hugues Vigouroux et Claudine Allende avec un papier à la main. Ils l’ont lu.

Un beau texte m’a été adressé. Ils m’ont nommé Président d’honneur de MERE 29. Je le dis sans fioritures, sans pudeur : j’ai craqué. Pleurer – comme écrire – c’est aussi être reconnaissant, se chercher plus que jamais dans ce que l’on est, se retrouver. Comme l’enfant que j’ai été, à l’école de Gestalgar où, à l’âge de sept ans, j’ai reçu un prix que je n’ai jamais oublié : le livre des merveilles du monde. Cet après-midi-là, à l’Université de Bretagne Occidentale, cet enfant a retrouvé une autre merveille, un lieu qui avait pour lui les couleurs magiques qui tournoient dans une lorgnette comme celles des vieux pirates des bandes dessinées de l’enfance, avec la certitude que, quoi qu’il advienne dans sa vie, cet après-midi-là, cette ville, et ces personnes ne le quitteront plus jamais. J’ai ici, à côté de moi tandis que j’écris, ce diplôme qui dit que je fais désormais partie de MERE 29, que j’ai été accueilli dans la maison commune, que nous sommes désormais comme ces camarades qui, même s’ils ont perdu je ne sais combien de guerres, personne ne pourra jamais leur enlever leur immense condition d’invincibilité. Cet après-midi-là, je me suis senti grandir comme un arbre grandit, tel qu’Ida Vitale l’a écrit dans un poème magnifique, comme tous ses poèmes.

Le lendemain, avec le vent, le froid et la pluie, nous nous sommes rendus à l’endroit où le monde se termine. Les collines verdoyantes du Finistère français. Les eaux agitées qui se brisent contre les falaises, les épaves sous l’œil vigilant – parfois inutile à cause de la brume – du phare de la Pointe Saint-Mathieu. J’ignore s’il existe un endroit plus beau. L’abbaye en ruine me rappelle toujours les légendes de Gustavo Adolfo Bécquer. La ligne d’horizon où apparaissaient les navires avec leurs chants de flibustiers,  peut-être bien avec la carte de l’Île au trésor cachée dans la cabine des rêves exilés. Dans le sillage de ces rêves, sur ces terres, s’est échouée la défaite des Républicains espagnols face au fascisme et une mémoire de dignité toujours vivante après tant d’années. Cette mémoire ne sera jamais du passé, mais bien la lutte persistante contre l’assaut de cette nostalgie nazie qui couve encore et toujours, à tant d’endroits, l’œuf du serpent.

Sur le chemin du retour, je n’emporte aucun souvenir, car les souvenirs n’arrivent qu’après le départ. Je suis toujours là-bas, dans les collines vertes de la Bretagne atlantique, avec les bruits de la mer à l’aube, dans la maison où, en bonne compagnie, habitent des fidélités et des étreintes indéfectibles.