Bonifacio ORTEGO HERRANZ a 103 ans. Il est l’un des derniers survivants de la Guerre d’Espagne 1936/1939 que les nazis surnommaient ROTSPANIER (Espagnols rouges)

ORTEGO HERRANZ Bonifacio 14.11.2021. PIERRE, BONIFACIO et CLAUDINE. PHOTO Pierre

Bonifacio est né le 28 octobre 1918 à Torrelodones dans la province de Madrid. Il est le fils de Hilario ORTEGO et de Juana HERRANZ. Ses parents résideront ensuite à Veriña, près de Gijón en Asturias, car Hilario sera incarcéré à la prison de Oviedo par mesures punitives.

Le journaliste Igor López de EL PAÍS SEMANAL du 28 novembre 2021 a écrit un article sur «La memoria olvidada de los rotspanier, los españoles rojos» (La mémoire oubliée des rotspanier, les espagnols rouges), dans lequel Bonifacio va raconter une grande partie de son parcours en Espagne et en France.

Antonio Muñoz Sánchez, chercheur de l’Instituto de Ciencias Sociales de la Universidad de Lisboa intervient également dans cette publication. Antonio est l’un des commissaires de l’exposition «Rotspanier» qui était visible du 4 juin 2021 au 2 janvier 2022 à Berlin, afin de réparer cet oubli historique; ce projet est aussi codirigé par Peter Gaida. Cette exposition retrace les parcours de ces «Rotspanier», travailleurs forcés employés par l’organisation TODT à la construction du Mur de l’Atlantique et, en particulier, les bases sous-marines, notamment celle de BREST.

ORTEGO HERRANZ Bonifacio. EL PAÍS SEMANAL 28.11.2021

Dans cet écrit, Bonifacio, le mécanicien de Torrelodones raconte son périple pendant la Guerre d’Espagne 1936-1939 dans le camp républicain en tant que brancardier sur divers fronts de bataille.

Puis, il connaît la RETIRADA, passe la frontière pyrénéenne le 9 février 1939 et est parqué dans le camp de «concentration» de Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales) jusqu’en novembre 1939. Il en sort pour être interné dans le camp de «concentration» de Judes à Septfonds (Tarn-et-Garonne).

Le 10 décembre 1939, Bonifacio quitte le camp de Judes pour Montluçon (Allier) et va travailler pour la Défense Nationale dans une usine métallurgique.

Après l’Armistice de Juin 1940, il s’engage dans un GTE (Groupe de Travailleurs Étrangers) et occupe un emploi à l’Arsenal de Roanne (Loire). Au cours de son passage en ce lieu, il se distingue par son courage pendant un incendie.

En août 1941, Bonifacio est réquisitionné par l’Organisation TODT en tant que «Trabajador forzado del III Reich» (Travailleur forcé) pour la construction de la base sous-marine de Brest. Il est employé par l’entreprise allemande Keller, comme cimentier et est cantonné dans le camp de Sainte-Anne-du-Portzic.

De mars à Juillet 1942, les nazis le transfèrent à l’île de Jersey comme machiniste pour une «mission» comme il le précise dans EL PAÍS SEMANAL. Bonifacio réussit à quitter Jersey et regagne Brest.

De retour à Brest après juillet 1942, il trouve un emploi dans une entreprise allemande, le NSKK. Cette firme fournit les nazis en matériels de transports militaires. Bonifacio fait, en ce lieu, la connaissance de Moisés García Corona, originaire de la ville de Madrid qui lui apprend à monter des gazogènes sur les véhicules allemands. Il y rencontre également deux menuisiers nommés Pedro Solano Agudo, né à Liaño (province de Santander) et  mon père, Lucas Allende Santa Cruz, né à Maliaño de Camargo (province de Santander). Bonifacio précise qu’ils sont environ 18 républicains espagnols dans cette usine et qu’ils font partie d’un groupe de résistants pratiquant des sabotages sur les camions allemands, afin de ralentir ainsi les réparations qu’ils doivent assurer.

Mais le 28 mars 1944, 11 républicains espagnols sont arrêtés par la gestapo à Brest, suite à une dénonciation. 9 sont déportés à Dachau, 1 à Dachau puis Mauthausen et le responsable du groupe de résistants républicains espagnols de Brest, Antonio García Martín est fusillé le 21 avril 1944 à Poulguen en  Penmarc’h (Finistère). Quant à Bonifacio, prévenu par Raymonde, la future épouse de Moisés, il réussit à se sauver. Mais, avant de quitter l’entreprise, il demande à mon père Lucas Allende Santa Cruz de le suivre, mais il refuse.

Par la suite, Bonifacio reste à Brest jusqu’en septembre 1944 et trouve, ensuite, un emploi à Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord).

Il revient dans le Finistère et se marie le 14 avril 1945 à Saint-Ségal avec Madeleine Pennec. Il trouve un emploi à Châteaulin puis à Pont-de-Buis comme mécanicien. De son union avec Madeleine, vont naître à Quimper : Jean-Yves, Jacques et Josette.

Ensuite, Bonifacio et Madeleine décident de rejoindre en 1959 la région parisienne où le travail est plus facile à trouver. C’est chez Renault qu’il entre comme mécanicien, ajusteur. Une petite Valérie va naître à Meulan et agrandir le cercle familial.

Madeleine, Jeanne-Marie Pennec, née le 26 octobre 1922 à Saint-Ségal, est décédée le 21 août 1999 au centre hospitalier de Poissy (Yvelines), mais Bonifacio est très bien entouré par ses enfants et toute la famille Ortego.

Après le fantastique parcours de ce «Rotspanier» de Torrelodones, Antonio Muñoz Sánchez explique dans EL PAÍS SEMANAL que ces «trabajadores forzados» n’ont pas été reconnus. Très peu ont été indemnisés par la RFA, alors que les déportés républicains espagnols des camps nazis, eux-mêmes «trabajadores forzados»,  ont reçu ces indemnisations. Cette différence est certainement dûe au fait que les déportés sont devenus membres, à partir de 1946, de la FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés, Internés, Résistants et Patriotes) qui leur a fait connaître leurs droits.    Bonifacio précise qu’il n’a pas été indemnisé par l’Allemagne mais «qu’il n’a rien demandé». Pour lui, l’important et, ce dont il est fier, c’est d’avoir lutté lors de la Guerre d’Espagne 1936/1939 et de n’avoir tué personne. Et, cela lui suffit pour être heureux.

Quelle belle conclusion et que de belles paroles !

Quelques jours avant la publication de cet article dans EL PAÍS SEMANAL du 28 novembre 2021, deux adhérents de MERE 29 (Claudine Allende Santa Cruz et Pierre S. ) ont eu l’honneur et la chance de rencontrer Bonifacio Ortego Herranz dans la région parisienne. Ce petit séjour des 13 et 14 novembre 2021 a été orchestré magistralement par Pierre S. et Valérie, la fille de Bonifacio. Bien sûr, l’émotion était palpable pour moi, de voir ce jeune homme de 103 ans à la mémoire exceptionnelle, ce grand copain de mon père Lucas. Bonifacio nous a conté les différentes étapes de son parcours que Pierre a filmées.

ORTEGO HERRANZ Bonifacio 14.11.2021. PIERRE, BONIFACIO et CLAUDINE. PHOTO Pierre

Puis, je lui ai présenté la photo des dix résistants républicains espagnols qui ont été arrêtés le 28 mars 1944 à Brest par la gestapo et qui ont été déportés à DACHAU le 20 juin 1944. Bonifacio a reconnu 5 d’entre eux.

ALLENDE SANTA CRUZ Lucas. PHOTO ALLENDE SANTA CRUZ Lucas.

 

 

 

ALLENDE SANTA CRUZ Lucas ( 18/10/1914 Maliaño de Camargo, province de Santander – 28/02/1995 Guingamp). Il a travaillé à la base sous-marine de Brest et a eu un accident de travail en ce lieu (période du 26/04/1941 au 13/11/1941. Ciment dans l’œil).

Déporté résistant à DACHAU, matricule 74133.

 

 

 

 

 

GARCÍA CORONA Moisés. ONAC CAEN.

 

 

GARCÍA CORONA Moisés (01/09/1916 Madrid – 17/02/1972 Brest). Il a travaillé à la base sous-marine de Brest et a eu un accident de travail en ce lieu (période du 26/04/1941 au 13/11/1941. A marché sur une pointe qui a pénétré dans le pied gauche).

Déporté résistant à DACHAU, matricule 74282.

Moisés était le parrain de Josette, la fille de Bonifacio.

 

 

 

GARCÍA CORONA Moisés et son épouse BALAY Raymonde. Photo ALLENDE SANTA CRUZ Lucas.

BALAY Raymonde (24/10/1921 Brest – 06/01/1987 Brest), épouse de Moisés, venue prévenir Bonifacio de l’arrestation de Moisés le 28/03/1944 par la gestapo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MUÑOZ ZAMORA Antonio. ONAC CAEN

 

 

 MUÑOZ ZAMORA Antonio (08/10/1919 Melilla dans le RIF espagnol – 08/10/2003 Almería).

 Déporté résistant à DACHAU, matricule 74229, transféré à MAUTHAUSEN  le 18/08/1944, matricule 90009.

 

 

 

 

 

RAMÍREZ RUIZ José. ARCHIVES du TARN

 

 

RAMÍREZ RUIZ José (11/11/1909 Madrid – 01/01/1953 à l’hôpital Bichat, Paris 18ème).

Déporté politique à DACHAU, matricule 74245, transféré à Kempten (Kommando du KL DACHAU).

 

 

 

 

 

 

RIU VILALTA Fernando. ONAC CAEN

RIU VILALTA Fernando (19/04/1910 Ibars de Urgel, province de Lérida – 23/04/1981 Guilers).

Déporté résistant à DACHAU, matricule 74249, transféré à Allach (Kommando du KL DACHAU).

 

 

 

 

 

 

Une autre photo que j’avais apportée, a retenu toute son attention. Il s’agit de celle de Pedro SOLANO o SOLANA AGUDO (né le 31 janvier 1906 à Liaño dans la province de Santander). Pedro est le fils de Dimas Solano o Solana et de Aurelia Agudo. Pedro est le grand ami de Bonifacio et de mon père Lucas. Il est né à Liaño et mon père Lucas dans le village voisin de Maliaño de Camargo. Après la RETIRADA de février 1939, Pedro est interné le 09/10/1940 dans le camp de «concentration» d’Argelès-sur-Mer venant de Tarbes (Hautes-Pyrénées). Dans ce sinistre camp, il est enregistré comme menuisier. Il est dirigé le 14/06/1941 vers la zone occupée et donc, la base sous-marine de Brest où il va retrouver mon père Lucas et Bonifacio. Pedro est employé comme menuisier à la Société BERGTCAMP au chantier des «Quatre pompes» à Saint-Pierre-Quilbignon et est cantonné dans le camp de Saint-Anne-du-Portzic. Dans cet «Arsenal de la barbarie», comme le surnomme Claudio Rodríguez Fer, poète de Lugo, Pedro est victime d’un accident de travail le 17 juillet 1941, il est blessé au pied et obtient un arrêt de travail de huit jours. Pedro va rester à Brest certainement jusqu’à la Libération de la ville en 1944. Ensuite, il va trouver du travail à Tonquédec (Côtes-du-Nord) et rencontrer à nouveau, mon père Lucas, revenu du camp de concentration nazi de Dachau. Par la suite, Pedro a travaillé dans diverses minoteries en France. Il va faire, à une date inconnue, une demande de rapatriement en Espagne et ainsi revoir sa terre natale «montañesa».

PV AT SOLANO o SOLANA AGUDO Pedro. Archives Ville de Brest. Commune de Saint-Pierre-Quilbignon

Pedro  était le parrain de Jean-Yves, le fils de Bonifacio et également le parrain de mon frère Jean Louis Allende Santa Cruz.

SOLANO o SOLANA AGUDO Pedro. Né à Liaño, province de Santander. Photo ALLENDE SANTA CRUZ Lucas.

 

Grand merci à vous tous pour cette sublime et inoubliable rencontre avec Bonifacio ORTEGO HERRANZ et toute sa famille, sans oublier PIERRE, MERE 29 de Brest.

 

Claudine Allende Santa Cruz, MERE 29 de Brest
Le 25/01/2022

SOURCES :

Entrevue de Claudine et Pierre les 13 et 14 novembre 2021 au domicile de Bonifacio ORTEGO HERRANZ en région parisienne;

Archives Départementales du Tarn-et-Garonne;

Archives Départementales de l’Allier;

Archives Départementales du Finistère;

Registre des décès de la ville de Poissy (Yvelines);

Registre des accidents de travail de la ville de Saint-Pierre-Quilbignon (Finistère);

Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, pour Pedro;

Archivo Histórico Nacional Madrid, pour Pedro. 

 

Notre ami Bonifacio ORTEGO HERRANZ est décédé le 14 décembre 2022 à l’âge de 104 ans à Villennes-sur-Seine (78).

Avis de Décès de Bonifacio ORTEGO HERRANZ le 14 décembre 2022 à Villennes-sur-Seine (78)