Home » Réalisations et projets » Colloques, conférences » Que sont nos amis exilés répu­bli­cains espa­gnols deve­nus? “La Reti­rada et l’exil répu­bli­cain espa­gnol en Bretagne, 80 ans après (1939–2019). Histoire, mémoire, créa­tion” du 1er au 3 avril 2019 à Brest et le 4 avril 2019 à Cama­ret-sur-Mer

Que sont nos amis exilés répu­bli­cains espa­gnols deve­nus? “La Reti­rada et l’exil répu­bli­cain espa­gnol en Bretagne, 80 ans après (1939–2019). Histoire, mémoire, créa­tion” du 1er au 3 avril 2019 à Brest et le 4 avril 2019 à Cama­ret-sur-Mer

Le 2 ième colloque inter­na­tio­nal « La Reti­rada et l’exil répu­bli­cain espa­gnol en Bretagne, 80 ans après (1939–2019). Histoire, mémoire, créa­tion »  a eu lieu à Brest du 1er au 3 avril 2019 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines Victor Sega­len ainsi que le 4 avril 2019 à Cama­ret-sur-Mer.

  Présen­ta­tion de la mani­fes­ta­tion

L’objec­tif du colloque a été de mettre en lumière une période fonda­men­tale de l’his­toire euro­péenne du 20 ième siècle et d’ap­por­ter un éclai­rage histo­rique, litté­raire, artis­tique et mémo­riel sur la guerre d’Es­pagne et l’ac­cueil des réfu­giés espa­gnols en Bretagne, ceci 80 ans après la Reti­rada.

Il s’agit pour le comité scien­ti­fique du colloque, « de mettre en exergue les parcours de ces réfu­giés, leur accueil, les traces encore vivaces de cette période et l’ac­tua­lité de ces ques­tions, avec l’ac­cueil des réfu­giés en Europe »… et de s’in­té­res­ser plus parti­cu­liè­re­ment au parcours des enfants.

Voici  le  commu­niqué de presse et le programme du colloque:

https://www.univ-brest.fr/hcti/menu/Actua­lites/Archives/II-colloque-inter­na­tio­nal-La-Reti­rada-et-l_exil-repu­bli­cain-espa­gnol-en-Bretagne-

 

 

                                                             Les inter­ven­tions

 

 

 Lundi 1er avril 2019, matin

Après le mot de bien­ve­nue aux parti­ci­pants par Alain Kerhervé, direc­teur du labo­ra­toire Héri­tages et Cons­truc­tions dans le Texte et l’Image (HCTI), Iván López Cabello (direc­teur Dépar­te­ment d’Es­pa­gnol UBO et coor­di­na­teur du colloque), inau­gure et présente les objec­tifs du colloque, insis­tant sur quatre points : l’im­por­tance de l’his­toire et du passé pour éclai­rer le présent, l’ou­ver­ture pluri­dis­ci­pli­naire (histoire, arts, langues, socio­lo­gie) et l’ou­ver­ture à l’in­ter­na­tio­nal (Univer­si­tés de Barce­lone, Cadix,  La Rioja, Lisbonne), l’ou­ver­ture aux milieux  artis­tiques, cultu­rels  et asso­cia­tifs (MERE-29, Casa de la Memo­ria La Sauceda).

Kiko Herrero (Coor­di­nacíon del 80 Aniver­sa­rio del Exilio Repu­bli­cano Español en France) et Marie-Claude Chaput (Univer­sité Paris Nanterre, CRIIA ) présentent ensuite une commu­ni­ca­tion, «  1939–2019 : Première commé­mo­ra­tion offi­cielle franco-espa­gnole de la Reti­rada ». De la décla­ra­tion de Franco le 1er avril 1939, « La guerra ha termi­nado  » à la 1ère commé­mo­ra­tion offi­cielle franco-espa­gnole du 9/2/2019 au Père Lachaise à Paris, en présence de Anne Hidalgo, maire de Paris et de la Coor­di­na­ción del 80 aniver­sa­rio del Exilio Repu­bli­cano Español, 80 ans se sont écou­lés. Qu’en est-il de cette recon­nais­sance  tardive de l’exil des Répu­bli­cains espa­gnols par les auto­ri­tés françaises et espa­gnoles ? Marie-Claude Chaput en retrace les diffé­rentes étapes, évoque les diffé­rents lieux et acteurs de la mémoire de la Reti­rada: les cher­cheurs  et les asso­cia­tions mémo­rielles. L’an­née 2019 est une nouvelle étape, avec l’or­ga­ni­sa­tion de commé­mo­ra­tions communes avec l’ap­pui des gouver­ne­ments espa­gnol et français. Ceci grâce à la volonté de Fernando Martí­nez López, direc­teur géné­ral de la Memo­ria Histó­rica au Minis­tère de la Justice. Pour lui, les gouver­ne­ments français et espa­gnols qui ont succédé au franquisme (1936–1975) n’ont pas assez fait contre l’ou­bli de la Reti­rada, et il est impor­tant de retrou­ver cette mémoire pour  les jeunes géné­ra­tions.

 

 

 

« RESISTIR. Les Répu­bli­cains espa­gnols en Bretagne de la Reti­rada à la Résis­tance  » (Skol Vreizk, 2019), est le travail d’enquête mémo­rielle que vient nous présen­ter Gabrielle García (MERE- 29). Elle retrace l’iti­né­raire de soldats répu­bli­cains comme son père et celui de Clau­dine Allende Santa Cruz (MERE-29), depuis les camps de concen­tra­tion du Sud de la France jusqu’à Brest, Lorient, Rennes et Saint-Malo, points de départ pour les bagnes des îles Anglo-Normandes ou les camps de concen­tra­tion nazis en Alle­magne, pour certains, mais d’autres seront fusillés en Bretagne ou sur le terri­toire français. Un vibrant hommage au rôle déter­mi­nant des répu­bli­cains espa­gnols dans la Résis­tance en Bretagne, qui ont payé un lourd tribut à sa libé­ra­tion.

 

 

La commu­ni­ca­tion de Anto­nio Muñoz Sánchez (U. Lisboa, ICS), «  Las indem­ni­za­ciones de la Repú­blica Fede­ral de Alema­nia a los exilia­dos españoles que trabaja­ron en la Orga­ni­za­ción Todt en Bretaña » met le projec­teur sur les 70 000 exilés espa­gnols et travailleurs forcés ayant travaillé en Alle­magne nazie ou en France, à la construc­tion du Mur de l’At­lan­tique, dans les 84 camps de travail et les 5 bases navales, celles de Brest, Lorient et Saint-Nazaire pour la Bretagne. Condi­tions de travail extrê­me­ment diffi­ci­les… Dispa­ri­tion des fichiers de la Todt. Dans le cadre de la « Ley Fede­ral de Indem­ni­za­ción a las vícti­mas del nazismo » de 1956, les Répu­bli­cains espa­gnols ont été les seuls travailleurs forcés recon­nus par l’Al­le­magne fédé­rale comme victimes du nazisme pour des motifs poli­tiques mais ils n’ont pas pu prétendre aux indem­ni­sa­tions car ils n’ont pas d’exis­tence offi­cielle au regard de l’État espa­gnol.

À BREST, 2 répu­bli­cains espa­gnols qui ont travaillé pour l’Or­ga­ni­sa­tion Todt ont fait ces demandes d’in­dem­ni­sa­tions :  Jaime CASADEIRO, né le 01/05/1907 à Barce­lona, qui en 1955 demeu­rait à Brest dans la baraque G15 du Poly­gone et Juan ESCOBAR GÓMEZ, né le 25/12/1912 à Arga­ma­silla de Cala­trava (Ciudad Real), père de Monique ESCOBAR (MERE-29), qui a perçu cette indem­ni­sa­tion.

 

 

Lundi 1er avril, après-midi

Romuald Jaco­pin (UBO, Centre de Recherche Bretonne et Celtique ou CRBC) retrace l’iti­né­raire de « Yves K’ou­rio, un volon­taire aux origines bretonnes engagé dans la Bandera Jeanne d’Arc, 1936–1944 » qui s’en­gage à l’âge de 15 ans pour combattre dans la Bandera Jeanne d’Arc (bataillon de volon­taires fran­co­phones, au sein des phalanges franquistes) sur le front de Madrid et Teruel d’où il est évacué, blessé, en 1938. Il va s’en­ga­ger ensuite dans la Marine française en 1942 puis choi­sir la Résis­tance et le maquis breton où il va mourir à 23 ans sur la terre de ses ancêtres. Parcours initia­tique ? Quête de valeurs et construc­tion iden­ti­taire ? ques­tionne le président de cette séance Guillaume Fernan­dez ( Labo­ra­toire d’études et de recherche en socio­lo­gie,  LABERS, UBO).

Domi­nique Leroux de la librai­rie Exca­li­bulle (place de la Liberté à Brest), présente un « Petit pano­rama des BD et romans graphiques sur la guerre d’Es­pagne et l’exil ». Elle en a choisi 10 parmi les 131 les plus récents, en lien avec la théma­tique du colloque, certains connaissent un vif succès auprès des lecteurs, d’autres sont moins connus.

Les voici:

 Mattéo. La quatrième époque (août-septembre 1936), de Jean-Pierre Gibrat (Futu­ro­po­lis, 2017) dont le sous-titre est « Barce­lone, c’était un peu l’Es­pagne, c’était surtout la Cata­logne, c’était un peu la guerre, c’était surtout la révo­lu­tion »

Double 7, de Yann  et André Juilliard ( Dargaud, 2018) aborde les conflits poli­tiques de la guerre d’Es­pagne sur fond d’his­toire d’amour entre Lulia mili­tante de « Mujeres libres » et Roman, avia­teur sovié­tique.

VERDAD de Lorena Canot­tiere

Verdad, de Lorena Canot­tiere (Ici même Éditions, 2017) qui part rejoindre les Brigades inter­na­tio­nales à Barce­lone et combattre le franquisme.

Seule, de Denis Lapière et Ricard Efa (Futu­ro­po­lis, 2017) est le récit de la guerre d’Es­pagne du point de vue d’une enfant de 7 ans, la sépa­ra­tion d’avec ses parents, le bombar­de­ment du village où elle vit chez ses grands-parents par les avions franquistes, basé sur les souve­nirs et le périple de Lola, 83 ans, una niña de la guerra , grand-mère de la femme du dessi­na­teur Ricard Efa.

L’art de voler, de Anto­nio Altar­riba et Kim (Denoël, 2011) est né d’un fait réel, le suicide d’un homme de 90 ans qui s’élance du 4ème étage de sa maison de retraite pour enfin voler libre­ment. Dernier fils d’une famille rurale, le père de Anto­nio Altar­riba naît en Aragón au XX ième siècle et n’a d’autre choix que de quit­ter son village natal pour la ville, Zara­goza. Il rallie les cohortes d’es­pa­gnols sans pain ni toit, exploi­tés, expo­sés à toutes les rigueurs de l’époque : chute de la Monar­chie, Seconde Répu­blique, guerre d’Es­pagne, dicta­ture de Franco, Deuxième guerre mondiale, retour en Espagne et exil inté­rieur.

 

L’aile brisée, de Anto­nio Altar­riba et Kim (Denoël, 2016) est l’his­toire de Petra, la mère de l’au­teur et lui permet de dres­ser le portrait du camp natio­na­liste et de Franco, d’abor­der la condi­tion fémi­niste au XXème siècle en Espagne, maltrai­tance, machisme, subor­di­na­tion à la reli­gion. En écho au désir de voler contraire de son père.

Jamais je n’au­rai 20 ans, de Jaime Martin (Aire libre, 2016) est le parcours de lutte et de résis­tance d’Isabel, jeune mili­tante et de son mari Jaime, au sein de la CNT.

 

Les temps mauvais. Madrid 1936–1939, de Carlos Gimé­nez (Fluide glacial, 2013)  dépeint la vie quoti­dienne des civils tâchant de survivre aux bombar­de­ments, incen­dies, exécu­tions, priva­tions et épidé­mies dans Madrid assié­gée.

Et la trilo­gie del Doctor Uriel de Sento (La boîte à bulles, 2018) inspiré des Mémoires du Docteur Pablo Uriel Díez, la guerre d’Es­pagne vue au travers du témoi­gnage d’un jeune méde­cin fraî­che­ment diplômé, raconté par son gendre Sento. Après la guerre, le docteur Uriel a ensuite exercé comme radio­logue à La Corogne et a retrouvé et épousé Ceci­lia, son amie infir­mière. Nous savons par les recherches de Clau­dine Allende Santa Cruz (MERE-29) que Ceci­lia et sa maman Puri­fi­ca­ción ont connu la Reti­rada et ont inté­gré le 30 janvier 1939, depuis les Pyré­nées Orien­tales, un convoi qui les a amenées dans le Finis­tère ; ce train s’est arrêté à Château­lin le 1er février 1939, puis elles ont été conduites en car jusqu’au pavillon de Sour­dis de Quélern (Roscan­vel). Pura, comme on l’ap­pe­lait et Ceci­lia vont repar­tir vers l’Es­pagne le 16 avril 1939 via Hendaye-Irún.

 

Et bien-sûr « Sept athlètes » (Delcourt, 2017), qui nous est présenté par Chris­tophe Goret «  Kris », en l’ab­sence de son co-scéna­riste Bertrand Galic (MERE-29) et du graphiste cata­lan David Moran­cho : 7 athlètes en route vers Barce­lone pour parti­ci­per aux Olym­piades popu­laires de 1936, en protes­ta­tion aux Jeux Olym­piques de Berlin et sa propa­gande nazie, inter­rom­pues par le coup d’état natio­na­liste du 18 juillet 1936. Il rend ici hommage aux athlètes français enga­gés dans les colonnes Durruti pour défendre les valeurs de la Répu­blique.

Un invité surprise d’Iván rentre en scène : Gentil Puig Moreno nous présente son parcours «  Fils de l’exil. Itiné­raires d’un fils d’exilé répu­bli­cain cata­lan » (L’Har­mat­tan, 2016). Arrivé en France à cinq ans,  en février 1939, un niño de la guerra qui a perdu les souve­nirs de cette période trau­ma­tique de son enfance,  des bombar­de­ments vécus par sa famille pendant la guerre et la Reti­rada, et qui va être en quête de son iden­tité toute sa vie.

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La rencontre avec Maya Tévally (artiste peintre et photo­graphe) et Rose­lyne Chenu (écri­vain) est présen­tée par Fátima Rodrí­guez (UBO, HCTI et CRBC), s’ap­puyant sur des textes de l’écri­vain exilé Max Aub.

Elles échangent sur leur expé­rience de l’exil et du désert parcouru cinquante-cinq fois par Rose­lyne Chenu. Maya Tévally, elle, a fui son pays de nais­sance, la Géor­gie, en 1993, en pleine guerre des Balkans, le jour de ses 21 ans.  Pendant  quatre mois elle traverse l’Eu­rope, l’Orient et l’Oc­ci­dent. Instal­lée en France, elle sillonne le pays pour inter­ro­ger deux genres : le portrait et la nature morte en réponse à la tragé­die de l’exil qui sont au centre de l’ex­po­si­tion que nous allons décou­vrir aujourd’­hui.

 

 

 Soirée,  vernis­sage  de l’ex­po­si­tion « Retour à Goredja (sur les pas défen­dus) »:

 

Au mois d’avril 2018, Maya Tévally entre­prend un nouveau périple dans son pays et se rend dans un autre lieu que son lieu de nais­sance, le lieu inter­dit et cette série de photos superbes et singu­lières provient du désert de  Goredja, à 40 kms de sa ville natale de Markhopi, sur la route de la soie, deve­nue zone fron­ta­lière entre l’Azer­baïdjan et l’Iran, et camp mili­taire sovié­tique et de ce fait long­temps inac­ces­sible. Les grottes-monas­tères de David, à moitié vanda­li­sées, vestiges de la chré­tienté ortho­doxe du désert, hébergent les dernières natures mortes de l’ar­tiste.

Après l’ émou­vante présen­ta­tion litté­raire et poétique de Fátima Rodrí­guez, c’est cette  très belle expo­si­tion que découvrent les parti­ci­pants du colloque à la salle des Abords de la Faculté des Lettres.

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Mardi 2 avril 2019, matin

Une partie de la mati­née  est consa­crée au parcours des enfants de l’exil répu­bli­cain espa­gnol, complé­tée par le vernis­sage de l’ex­po­si­tion « J’ai dessiné la guerre. Le regard de Françoise et Alfred Brau­ner. » en fin d’après-midi.

Chro­no­lo­gie des inter­ven­tions:

1/ la confé­rence de Rose Duroux (Univer­sité Cler­mont Auvergne, CELIS) : « Ensei­gner par temps de guerre et d’exil  », présen­tée par Marie Le Bihan (asso­cia­tion MERE-29).

Rose Duroux, una niña de la guerra, est une des spécia­listes de cet exil des enfants, comme Veró­nica Sierra Blas (Univer­sité de Alcalá de Henares-Madrid) dont il avait été ques­tion lors du colloque de 2017 à Brest avec « Paroles orphe­lines. Les enfants et la guerre d’Es­pagne (1936–1939) » et dont nous avons suivi depuis 2017 l’ex­po­si­tion itiné­rante en Espagne et en France « Entre España y Rusia. Recu­pe­rando la histo­ria de los niños de la guerra », à partir de la corres­pon­dance des enfants espa­gnols exilés en Russie.

Dans le cadre du projet de l’Agence Natio­nale pour la Recherche http://enfance-violence-exil.net/, Rose Duroux  a réalisé avec Cathe­rine Milko­vitch-Rioux le cata­logue de l’ex­po­si­tion « J’ai dessiné la guerre (UNESCO/Presses univer­si­taires Blaise Pascal, 2011). Le regard de Françoise et Alfred Brau­ner » ainsi que l’ou­vrage « Enfances en guerre. Témoi­gnages d’en­fants sur la guerre » (Genève, 2013).

À plusieurs reprises, Rose Duroux va faire réfé­rence à  Auré­lia Moyà-Freire et à son jour­nal « Ma vie en France. Cahier d’exil d’une adoles­cente espa­gnole (1939–1943) » où elle retrace son parcours d’exil, sa scola­ri­sa­tion en France. Rose Duroux est, avec Célia Keren et Danielle Corrado, l’au­teure de l’avant-propos et de la post­face : « comment orga­ni­ser le chaos ? »

La confé­rence de Rose essaie de répondre à cette ques­tion : dans ce chaos de la guerre, de la Reti­rada et de l’exil, quelle instruc­tion les enfants espa­gnols d’abord réfu­giés puis exilés ont-ils reçue ?quelles moda­li­tés d’en­sei­gne­ment? quels résul­tats ? a-t-elle favo­risé l’in­té­gra­tion dans le pays d’ac­cueil ?

Elle rappelle que les auto­ri­tés françaises appliquent à l’exode répu­bli­cain espa­gnol de janvier-février 1939 deux logiques : la concen­tra­tion (les camps d’in­ter­ne­ment) et la disper­sion. Sont distri­bués dans 77 dépar­te­ments quelque 220 000 femmes, enfants et hommes ayant dépassé « l’âge de porter les armes ». On compte ainsi 70 000 enfants, ayant moins de 15 ans et la scola­rité est obli­ga­toire « pour français et étran­gers jusqu’à 14 ans révo­lus ». L’en­fant peut se trou­ver dans un centre d’hé­ber­ge­ment collec­tif, une famille d’ac­cueil, dans une colo­nie. Si le prin­cipe de scola­ri­sa­tion est consen­suel, en revanche les pratiques diffèrent, selon la situa­tion de l’en­fant, selon les convic­tions des maires, des gestion­naires des refuges, du person­nel ensei­gnant et du moment histo­rique (avant ou après la décla­ra­tion de la Seconde Guerre mondiale). Les enfants reçoivent un ensei­gne­ment à l’école primaire commu­nale ou au centre lui-même par des insti­tu­teurs déta­chés ; ces derniers peuvent être secon­dés ou rempla­cés par des réfu­giés, agréés ou pas, maes­tros de la Repú­blica pour certains.

Reste le cas parti­cu­lier de l’ins­truc­tion dans les colo­nies d’en­fants, et Rose va s’at­tar­der sur l’une d’entre elles : le Château de Larade, à côté de Toulouse, gérée par le Secours Suisse et les Quakers qui accueille en moyenne une quaran­taine d’en­fants cata­lans entre 4 et 15 ans.

Le profes­seur Alexandre Galí, péda­gogue cata­lan reconnu, utilise au Château de Larade des méthodes d’en­sei­gne­ment de l’école active euro­péenne (Rous­seau, Frei­net, Montes­sori) : place impor­tante au dessin, notam­ment au dessin mural, aux jour­naux écrits et impri­més par les enfants, aux concours et expo­si­tions de dessins, pratique du huerto esco­lar qui stimule le déve­lop­pe­ment de l’en­fant. Jonc­tion des diffé­rentes cultures, espa­gnole, cata­lane, française.

Rose présente des exemples de ces produc­tions et des dessins d’en­fants notam­ment ceux d’Anto­nia Rodrí­guez, Mont­ser­rat Turtós et Baldo­mero Barrubes, confiés par Alice Resch.

 

Le bilan quan­ti­ta­tif et quali­ta­tif de l’ins­truc­tion reçue par les enfants espa­gnols s’avère diffi­cile à dres­ser mais l’École a eu un rôle central: l’École Française est deve­nue rapi­de­ment assi­mi­la­trice et a aidé les enfants à struc­tu­rer le chaos.

Un exemple remarquable est celui d’Au­ré­lia Moyà-Freire qui écrit son jour­nal d’exil « Ma vie en France. Cahier d’exil d’une adoles­cente espa­gnole (1939–1943) » : elle a appris les rudi­ments du français à l’école d’Arbeca (province de Lleida) et elle a eu la présence d’es­prit de prendre avec elle, lors de la Reti­rada, son diction­naire franco-espa­gnol. Elle consigne d’abord, dans un français débu­tant mêlé d’es­pa­gnol, les faits marquants de sa vie d’exi­lée en France et celle de sa famille ; puis accueillie dans une famille et scola­ri­sée à l’école primaire de Plan­cher-Bas (Vosges), elle va très rapi­de­ment montrer sa maîtrise de la langue dans ses “Mémoires” mais aussi en faisant classe avec ses amies au camp de Miel­lin (Haute-Saône). Au centre d’hé­ber­ge­ment de Sées (Orne), désœu­vrée et désco­la­ri­sée, elle va ensuite rédi­ger une seconde version de son jour­nal d’exil en espa­gnol, avec l’aide d’un réfu­gié.…

Une école française assi­mi­la­trice aussi pour Rose Duroux qui témoigne ici de sa grati­tude: « yo soy una niña de la guerra, pasé la fron­tera en brazos de mi mamá y no fue muy mal y que puedo decir que la Escuela fue buena para mi, pues soy cate­drá­tica… » (« je suis une niña de la guerra, j’ai passé la fron­tière dans les bras de ma maman, et je peux dire que l’École a été bonne pour moi car je suis  profes­seure émérite et c’est la France qui m’a offert tout ça »).

2/ La théma­tique de l’exil des enfants se pour­suit avec la confé­rence de Jean Sala Pala (asso­cia­tion MERE-29) : « Le Finis­tère : accueil et vie des enfants de la guerre d’Es­pagne » .

La guerre d’Es­pagne préci­pite dans le Finis­tère l’ar­ri­vée de 6000 civils dont la moitié d’en­fants. Ces arri­vées se sont effec­tuées en 2 vagues. La 1ère vague venant du nord-canta­brique (Pays Basque, Santan­der, Astu­ries) se produit durant le prin­temps et l’été 1937. Le 1er groupe, formé de 443 enfants venus sans leur maman, arrive le 8 mai 1937 à Plou­hi­nec et consti­tue un cas excep­tion­nel car toutes les opéra­tions sont pilo­tées et finan­cées par la C.G.T. Pour les groupes qui vont suivre, et qui vont amener dans le dépar­te­ment 1700 civils dont 800 enfants, les opéra­tions sont menées pour l’État par le Préfet. Ces réfu­giés sont répar­tis sur un nombre élevé de communes du dépar­te­ment, certaines en accueillent plus d’une centaine, d’autres quelques-uns, d’où des condi­tions de vie variées , dans les familles d’ac­cueil ou les colo­nies d’en­fants, Bertheaume, Pors­po­der, Le Conquet, Saint-Pierre, Lesne­ven, Plou­hi­nec, Concar­neau, Quim­per, Quim­perlé, Roscan­vel. Tous devront retour­ner en Espagne à l’au­tomne, compte-tenu des exigences de Camille Chau­temps (chef du gouver­ne­ment français, 29 juin 1937/14 janvier 1938). La 2nde vague se produit lors de la Reti­rada en février 1939. En 8 jours, du 1er au 8 février, arrivent dans le Finis­tère de l’ordre de 1700 enfants. De même qu’en 1937, ils sont disper­sés sur un nombre élevé de communes finis­té­riennes où les retours en Espagne commencent le 30 mars 1939 et s’ef­fec­tuent à allure modé­rée jusqu’au 14 août : il reste alors 1100 enfants.

En ce qui concerne la scola­ri­sa­tion des enfants, par manque de direc­tives des auto­ri­tés françaises, la scola­ri­sa­tion à l’école primaire a été problé­ma­tique dans certaines communes du dépar­te­ment, dépen­dant des convic­tions des maires.

 

3/ Pierre Souchar (chef opéra­teur prises de vues, asso­cia­tion MERE-29), présente le projet de témoi­gnages filmés d’en­fants de l’exil répu­bli­cain espa­gnol, dont le but est de consti­tuer un corpus audio-visuel, en tant que traces de mémoire, pour les géné­ra­tions futures.

Nous parta­geons avec beau­coup d’in­té­rêt et d’émo­tions la projec­tion de « L’exil en héri­tage », consti­tué des témoi­gnages filmés de membres de MERE-29 : Clau­dine Allende Santa Cruz, Jean Sala Pala, Jean et Eduardo Caro, Monique Esco­bar et Régine El Kholi, témoi­gnages menés selon 4 axes :

  • Le parcours poli­tique et la vie en Espagne avant l’exil
  • Le parcours d’exil
  • L’in­té­gra­tion et la vie en France
  • La trans­mis­sion de cet exil

 

Clôture de la mati­née:

 

Repré­sen­tant  La Casa de la Memo­ria La Sauceda  (Jimena de la Fron­tera, Cádiz), Fernando Sígler et Juan Carrasco présentent leur projet Memo­ria y Exilio, centré sur l’exil espa­gnol et anda­lou en France, qui utilise comme support entre­tien et ques­tion­naire.

Puis Fernando Sígler évoque le parcours d’un député de la Izquierda Repu­bli­cana, « Manuel Muñoz Martí­nez : un diri­geant répu­bli­cain de Cadix exilé en Bretagne ». Réfu­gié à Pont-l’Abbé dans le Manoir de Tréou­guy appar­te­nant à un parent (cousin peut-être éloi­gné) l’in­dus­triel français Charles Fol, c’est là que Manuel  sera arrêté par la Gestapo le 14 octobre 1940 à la demande de la police espa­gnole. Il sera trans­féré à la prison de Brest puis à la prison de la Santé à Paris. Il y restera  2 ans. Il  sera extradé sur ordre du maré­chal Pétain à Madrid par la police nazie puis condamné à mort par un conseil de guerre et fusillé le 1er décembre 1942 au Cemen­te­rio del Este de Madrid. Il était le compa­gnon de Araceli Zambrano, sœur de l’écri­vaine et philo­sophe María Zambrano.

Manoir de Tréou­guy à Pont-l’Abbé appar­te­nant à la famille de Charles FOL

Fernando Sígler Silvera a écrit et fait publier en 2010 par la Edito­rial Tréve­ris (ISBN : 978–84–937245–7–3) le livre rela­tant l’épo­pée de Manuel Muñoz Martí­nez : “CAUTIVO DE LA GESTAPO. Legado y trage­dia del diri­gente repu­bli­cano y masón gati­dano Manuel Muñoz Martí­nez.

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Mardi 2 avril 2019, l’après-midi, c’est le volet péda­go­gique du colloque:

Quel plai­sir d’as­sis­ter au théâtre amateur avec les étudiants de la Licence LLCER Espa­gnol, mise en scène de Mónica Hernán­dez et Eva Montoya García (lectrices UBO). L’œuvre choi­sie est « Crímenes ejem­plares » de Max Aub.

Place à la séance « Dyna­mique de l’en­sei­gne­ment de l’es­pa­gnol dans le secon­daire dans l’Aca­dé­mie de Rennes », prési­dée par Marie-Agnès Maille (asso­cia­tion MERE-29). Stépha­nie Cariou et Carine Fauvet (IA-IPR Langues vivantes-Espa­gnol, Acadé­mie de Rennes), nous expliquent cette dyna­mique.

Présen­ta­tion de projets péda­go­giques sur la guerre d’Es­pagne et l’exil de :

  • Jordan Rigous, Cathe­rine Fernán­dez, Laurent Crocq et les élèves du lycée Pierre Guéguen (Concar­neau)
  • Cris­tina Ruiz Guer­rero (Sección Inter­na­cio­nal Española, collège Quatre Moulins et lycée Amiral Ronar­c’h, Brest) et des élèves, présente ses projets et ceux de Padín Nogueira (lycée Amiral Ronar­c’h, Brest) et José Luis Pérez Ordóñez (collège Quatre Moulins, Brest)
  • Marjo­rie Picard-Guillois et des élèves du lycée de l’Har­te­loire (Brest)
  • Marie-Agnès Maille présente les projets d’Éric Le Moal (lycée de l’Élorn, Lander­neau)
  • Eva Morena (lycée Léonard de Vinci, Saint-Brieuc) et Rodrigo de la Campa Mariño (lycée Sacré-Cœur, Saint-Brieuc).

 

Les élèves des collèges et lycées présentent leurs riches produc­tions (lettres, poésies, bandes dessi­nées, etc…), attes­tant d’un travail remarquable  sur le sujet et du dyna­misme de ces sections.

 

Vernis­sage de l’ex­po­si­tion « J’ai dessiné la guerre. Le regard de Françoise et Alfred Brau­ner », au Forum des étudiant-e-s. La coor­di­na­tion de l’ex­po­si­tion est assu­rée par Andreina Gil Santan­der (étudiante UBO, LEA L3).

L’ex­po­si­tion présente 25 panneaux qui retracent l’his­toire des conflits contem­po­rains à partir de dessins d’en­fants qui en livrent un témoi­gnage réaliste et poignant, de la guerre des Boers à des conflits plus récents, guerre du Liban, Pales­ti­ne… Elle a été présen­tée la première fois au siège de l’Unesco à Paris du 7 au 11 décembre 2011, dans le cadre du programme d’édu­ca­tion des enfants en détresse. Certains dessins ont donc été réali­sés pendant le guerre d’Es­pagne et collec­tés par Françoise et Alfred Brau­ner. Ils se sont enga­gés, en 1937, elle comme méde­cin à l’hô­pi­tal des Brigades Inter­na­tio­nales de Benicàs­sim (Beni­ca­sim) et lui comme péda­gogue dans les colo­nies d’en­fants espa­gnols évacués des zones répu­bli­caines.

L’ex­po­si­tion est accom­pa­gnée d’un film docu­men­taire : « Lo que yo he visto de la guerra : los dibujos infan­tiles de la colec­ción Brau­ner (1937–1938) », financé par la Depu­ta­ción provin­cial de Guada­lajara. C’est un extrait du film « J’ai dessiné la guerre  » (2000), de Guy Baudon et Luca Gaboardi: Alfred Brau­ner analyse une série de dessins qu’il a choi­sis, réali­sés par les enfants pendant la guerre d’Es­pagne, accom­pa­gnés de leurs commen­taires, comme une visite guidée. Alfred Brau­ner nous fait prendre conscience des méca­nismes de défense mis en place par les enfants. Par exemple l’in­ser­tion d’un détail opti­miste comme dans le cas du dessin « le cinéma ne brûle pas », sur lequel on voit un cinéma intact alors que sont détruits tous les bâti­ments alen­tour ou celui de placer un minus­cule canot de survie avec deux survi­vants au pied d’un cargo en flammes (« Un barco bombar­deo en Benicàs­sim »).

Il est possible d’em­prun­ter ce DVD à la Biblio­thèque Univer­si­taire de l’UBO ainsi que le cata­logue de l’ex­po­si­tion “J’ai dessiné la guerre. Le regard de Françoise et Alfred Brau­ner“, que nous a lais­sés Rose Duroux.

Evacua­ción de Ballo­bar (Huesca), Joaquina Huguet (14 ans) qui a dessiné la destruc­tion complète de la char­rette prête au départ par l’avia­tion

 

Mi casa partida en dos, dessi­née par Manuel Pérez Osona (12 ans) avec le person­nage de son père mort. Y la anota­ción de Manuel : POR AQUÍ HA PASADO EL FASCISMO.

Françoise et Alfred Brau­ner, nous dit Rose Duroux, ont senti la force du dessin, sa fonc­tion répa­ra­trice, théra­peu­tique, sa capa­cité irrem­plaçable de témoi­gnage. Ils sont à côté des enfants quand les bombes tombent et les observent en train de dessi­ner: leur tension au moment de repré­sen­ter ce qui avait provoqué la peur, le relâ­che­ment à l’heure de figu­rer les détails. C’est dans cette pratique de terrain, pendant la guerre d’Es­pagne, que les Brau­ner ont complété leurs études théo­riques anté­rieures de méde­cine, psycho­lo­gie et péda­go­gie et ont pris conscience, comme d’autres obser­va­teurs, de toute l’im­por­tance du dessin d’en­fant dans cette tragé­die. Ils n’ont jamais oublié cette leçon. Après la guerre, leurs efforts se tour­ne­ront autour de la réadap­ta­tion des enfants pertur­bés du fait d’un envi­ron­ne­ment défa­vo­rable comme la guerre via les pratiques artis­tiques. Ils ont  glané toute leur vie des dessins d’en­fants, des « voix de papier ».

La vida después de la guerra, Fran­cisco Álva­rez Mendoza (10 ans) avec au centre 2 espa­gnols qui s’em­brassent , un soldat alle­mand le pied sur Guer­nika, un soldat italien et un Maure qui rejoignent leur pays

 

 

 

 

Mercredi 3 avril, matin

 

Prési­dée par  María José Fernán­dez Vicente (UBO, HCTI),  la mati­née donne la parole aux écri­vains et figures impor­tantes de l’exil litté­raire: José Bergamín, Max Aub et Luisa Carnés.

C’est d’abord la confé­rence de Manuel Aznar Soler (U. Autò­noma de Barce­lona, GEXEL),  présenté par Rose Duroux : « José Bergamín y la Junta de Cultura Española (1939–1940) ». Grand spécia­liste de la récu­pé­ra­tion de la litté­ra­ture répu­bli­caine et de la mémoire de ces écri­vains, dans le cadre du Groupe d’Études de l’Exil Litté­raire (GEXEL), Manuel Aznar Soler évoque un moment parti­cu­lier de cet exil et de celui de José Bergamín qui, alors qu’il préside  l’Al­liance des Intel­lec­tuels pour la Défense de la culture pendant les années de la guerre d’Es­pagne (1936–1939), est égale­ment le premier président du Conseil pour l’ex­pan­sion de la culture espa­gnole créée en mars 1936 à Paris , la Junta de la Cultura Española. Cette inter­ven­tion  recons­ti­tue le proces­sus qui a amené la rupture entre Bergamín et Juan Larrea, à travers les rapports des réunions de la Junta de la Cultura Española, avant l’exil au Mexique de la plupart de ses membres.

Puis celle de María Teresa Santa María Fernán­dez (U. Inter­na­cio­nal de La Rioja, GEXEL), « El teatro de Bergamín en Fran­cia »  nous donne des éclai­rages sur les exils de Bergamín en France.

 Max Hidalgo Nácher (U.Barce­lona, GEXEL), dont la confé­rence s’in­ti­tule « Voces del exilio : las vuel­tas de Max Aub y José Bergamín » amène un regard croisé entre Max Aub et José Bergamín, voix de l’exil qui ont le plus soutenu la Repú­blica et une réflexion sur la problé­ma­tique de l’exil litté­raire.

Nous termi­nons cette passion­nante mati­née avec Eugé­nie Romon (UBO, HCTI) et « Tea roomsques­tion­ne­ments autour du travail fémi­nin dans le Madrid des années 30 », à partir de « Tea rooms. Mujeres obre­ras », de Luisa Carnés. Nous avions fait connais­sance avec l’œuvre et le parcours d’exil de cette écri­vaine madri­lène, lors du Colloque à Brest en 2017, grâce à l’in­ter­ven­tion d’An­to­nio Plaza Plaza ( U. Autó­noma Madrid) :  « De Barce­lona a la Bretaña fran­cesa. Episo­dios del heroísmo y marti­rio de la evacua­ción española (Memo­rias). Avec «  Tea rooms », cette fois  nous sommes dans le Madrid de la pré-guerre d’Es­pagne, en 1934. À travers le person­nage de Matilde, alter ego de l’au­teure et de ses compagnes employées d’un salon de thé à côté de la Puerta del sol,  Anto­nia, Paca et Laurita, Luisa Carnés analyse la société madri­lène et pointe les inéga­li­tés entre les hommes et les femmes. Consi­dé­rée aujourd’­hui comme l’une des plus impor­tantes narra­trices fémi­nines de la Gene­ra­ción del 27, elle dépeint avec un regard lucide la condi­tion fémi­nine du début du 20ème siècle, celle de femmes habi­tuées à se taire devant le père, devant le mari, devant le chef et leur subor­di­na­tion à la reli­gion. Elle annonce aussi une période de chan­ge­ment pour l’Es­pagne avec un ques­tion­ne­ment autour de l’éman­ci­pa­tion des femmes à travers la lutte collec­tive et les grèves, la culture :« ¿ Cuándo será oída su voz ? » est la dernière phrase de ce roman-repor­tage.

 

Nous pour­sui­vons notre réflexion sur la problé­ma­tique de l’exil litté­raire grâce à une anec­dote confiée par Rose­lyne Chenu : l’été 1957, elle avait  apporté, clan­des­ti­ne­ment de Paris à Madrid toute une malle de livres à José Bergamín, son père spiri­tuel.

 

 

 

 

 

Mercredi 3 avril 2019, l’après-midi commence avec  la 2ème invi­tée surprise du colloque, Leonor Canales (Cie À Petit Pas & Coopé­ra­tive artis­tique 109) et son récit poétique: « Un homme d’une soixan­taine d’an­nées regarde la mer » est une belle intro­duc­tion  au cœur de la problé­ma­tique de la mémoire histo­rique en Espagne et de son écri­ture.

Un éclai­rage très docu­menté va nous être donné par  Père Soler Pari­cio (U. Bretagne Sud, HCTI)  sur « La mémoire histo­rique en Espagne: de la reven­di­ca­tion citoyenne à la bataille légis­la­tive. La longue marche vers la recon­nais­sance du passé trau­ma­tique du pays ». Focus sur la Ley de Amnistía (1977) et « el Pacto del Olvido », la Ley de Memo­ria Histó­rica (2007), sur les mouve­ments citoyens et les insti­tu­tions de l’Ad­mi­nis­tra­tion qui essayent de resti­tuer la dignité des victimes de la guerre civile et de la dicta­ture franquiste, alors que depuis 2013–2014 le gouver­ne­ment de Mariano Rajoy a annulé les dota­tions budgé­taires qui se rapportent à l’ap­pli­ca­tion de la loi. Il en résulte un trai­te­ment inégal de l’ap­pli­ca­tion de la Ley de Memo­ria Histó­rica entre les régions auto­nomes entre 2015 et 2018, certaines l’ap­pliquant inté­gra­le­ment (Pays basque, Navarre, Cata­logne, Anda­lou­sie, Valence), les autres partiel­le­ment (Aragon,  Baléares, Astu­ries, Castille-La Manche, Extré­ma­dure).  Le sujet est très polé­mique.

 

Françoise Dubosquet (U. Rennes 2, ERIMIT) nous parle elle des « Héri­tiers de la mémoire » et d’une litté­ra­ture qui aurait envahi la mémoire histo­rique. Soizic dresse une rétros­pec­tive des romans de la mémoire et évoque un « boom » de ces romans depuis la paru­tion en 1973 de « Si te dicen que caí » de Juan Marsé, l’his­toire d’un enfant dans le Barce­lone de l’après-guerre et cite: « Luna de lobos » (1985) de Julio Llama­zares , « Beatus ille » (1986) de Anto­nio Muñoz  Molina, « Le pianiste » (1988) de Manuel Vázquez Montalbán, « La longue marche »(1996) et « La chute de Madrid » (2003) de Rafael Chirbes, «  El lápiz del carpin­tero  » (1998) de Manuel Rivas Barros, «  La voz dormida » (2002) de Dulce Chacón , « Les soldats de Sala­mine » (2001) de Javier Cercas, « Cœur glacé » (2007) de Almu­dena Grandes ainsi que ses quatre Episo­dios de una Guerra inter­mi­nable: « Inés et la joie » (2010), « Le lecteur de Jules Verne » (2012), « Les 3 mariages de Mano­lita » (2014), « Los pacientes del Doctor García » (2017) et de Jordi Soler: « Los rojos de ultra­mar » (2004) ainsi que « La fiesta del oso » (2009) et « La guerra perdida »(2012). Utili­sant souvent des construc­tions litté­raires  à partir de cahiers retrou­vés, de photo­gra­phies de familles, d’enquêtes d’au­to­bio­gra­phies fiction­nelles, ces romans s’ins­tallent selon Soizic dans un vide mémo­riel car il n’y a pas d’his­toire offi­cielle de la mémoire: ce passé trau­ma­tique ne « passe pas » et ne « peut pas passer » puisqu’il n’a pas été « traité », de la même manière qu’un symp­tôme « non traité ».

Et viennent des moments forts, char­gés d’émo­tions  avec Alfons Cervera (jour­na­liste et écri­vain), présenté par Georges Tyras (U. Grenoble Alpes) : « L’écri­ture et la mémoire dans l’œuvre d’Al­fons Cervera ».

Nous avions fait connais­sance d’Alfons Cervera lors du colloque de 2017, avec sa confé­rence « Litté­ra­ture et mémoire dans l’Es­pagne du XXI ème siècle » puis à la Petite Librai­rie où il avait présenté son  ouvrage « La nuit immo­bile ».

Depuis les années 90, les romans d’Alfons Cervera sont dédiés à la récu­pé­ra­tion de la mémoire histo­rique et démo­cra­tique, qui tente de donner aux vain­cus  de la guerre d’Es­pagne, une voix qui leur est encore déniée. Son roman emblé­ma­tique est « Maquis » (1997), qui a été pendant 2 ans au programme de l’Agré­ga­tion pour les étudiants en langue et litté­ra­ture espa­gnoles. Alfons Cervera est un écri­vain très charis­ma­tique qui nous avait laissé une forte impres­sion pendant le colloque, appor­tant une réflexion forte sur la litté­ra­ture de la mémoire et sur la ques­tion de la démo­cra­tie en Espagne.

En effet, il s’at­taque à la culture poli­tique de récon­ci­lia­tion et de consen­sus de la Tran­si­tion démo­cra­tique, qui s’est inscrite dans une tradi­tion héri­tée du franquisme, d’ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique du passé, niant le passé trau­ma­tique des vain­cus contraints au silence. Il s’at­taque aussi à une litté­ra­ture  de la mémoire comme celle d’Anto­nio Muñoz Molina, de Javier Cercas. Alfons Cervera reven­dique une récu­pé­ra­tion de la mémoire des vain­cus de la guerre civile par la resti­tu­tion de la vérité histo­rique: la guerre d’Es­pagne éclate parce que le Coup d’État natio­na­liste du 18 juillet 1936 échoue, vient ensuite une guerre d’ex­ter­mi­na­tion avec des vainqueurs et des vain­cus ; les vain­cus vont être ensuite pendant 40 ans culpa­bi­li­sés, tenus au silence et anéan­tis par la dicta­ture franquiste qui leur a tout volé jusqu’à leur mémoire.

Aujourd’­hui, Georges Tyras nous parle de cette approche poli­tique et passion­née d’Alfons Cervera dans ses diffé­rents romans qui ne sont pas des romans de mémoire senti­men­tale mais des romans de la mémoire, une mémoire huma­niste des vain­cus qui ne se résignent pas et qui a un impé­ra­tif moral de dire la vérité. Il distingue 2 périodes dans son œuvre, une période tour­née vers la mémoire collec­tive, avec l’épo­pée popu­laire du village de Gestal­gar (Province de Valence), compo­sée de la trilo­gie « La couleur du crépus­cule »(1995), « Maquis » (1997) et  « La nuit immo­bile » (1999) et une période tour­née vers une mémoire plus fami­liale et intime, avec  « Ces vies-là » (2011), « Tant de larmes ont coulé depuis » (2014) et « Un autre monde » (2016) qui donne encore plus de force à son enga­ge­ment.

 

 

Et nous allons écou­ter Alfons Cervera jusque tard dans la soirée, dans 3 lieux diffé­rents, la Faculté Victor Sega­len, la librai­rie Dialogues et le cinéma Les studios à Brest.

Et ce qu’il a à nous dire de ses deux derniers livres: « La noche en que los Beatles llega­ron a Barce­lona », Piel de Zapa (2017) et « Un autre monde  », La Contre-Allée (2016).

« La noche en que los Beatles llega­ron a Barce­lona » a comme sous-titre « Crónica de un concierto con doce canciones y alguna que otra sonora inter­fe­ren­cia », c’est comme le dit Alfons Cervera « una  histo­ria con doble banda sonora, la de los Beatles y la de la Bestia ».

Le 3 juillet 1965, les Beatles ont joué sur la Plaza Monu­men­tal de Barce­lone. Dans les sous-sols du commis­sa­riat situé au numéro 43 de la Vía Laie­tana, se dérou­lait à la même heure un autre enfer très diffé­rent de « Twist and Shout » et des autres chan­sons de cette nuit. Deux jeunes quittent le village de Los Yesares (le village de la trilo­gie de Gestal­gar), pour assis­ter au concert et ce qu’ils rencontrent, ce ne sont pas les cris des tribunes les accom­pa­gnant mais l’hor­reur la plus ignoble. Un des plus violents poli­ciers du franquisme repré­sente cette horreur, la cruauté d’un pouvoir qui n’a besoin de rien expliquer, ni justi­fier pour exer­cer cette cruauté avec l’im­pu­nité la plus abso­lue.

« Ce roman est  dédié à Luis Montero García, Juan Mañas Morales et Luis Cobo Mier. Le 10 mai 1981, leurs corps tortu­rés, assas­si­nés et brûlés ont été retrou­vés dans un ravin de Gérgal (province de Almería). Ils n’avaient rien à voir avec l’E.T.A. C’est, ce dont la Garde Civile les accu­sait, qui les a déte­nus, les a tortu­rés et les a assas­si­nés sans aucune preuve. La réalité est très diffé­rente. Les trois jeunes gens allaient à la commu­nion de Fran­cisco Mañas Morales, le petit frère de Juan Mañas MoralesJe ne sais pas si nous nous rappe­lons de ces crimes. La Tran­si­ción a eu un talent spécial pour nous chan­ger la mémoire de cette époque par le silence et l’ou­bli », peut-on lire dans l’in­tro­duc­tion.

Il s’agit donc d’un fait réel, «  El caso Almería », qui s’est déroulé le 7 mai 1981, à la fin de la Tran­si­ción demo­crá­tica ou dicta­tura blanda (dicta­ture molle). Le poli­cier du roman, c’est Anto­nio Juan Creix, un des poli­ciers les plus effi­caces de la dicta­ture franquiste, « el gran tortu­ra­dor (tortion­naire)  franquista », « el maes­tro de la tortura ».

Le 15 novembre 2018, Alfons Cervera a été invité à la librai­rie « La Vorá­gine » de Santander à parti­ci­per à  la « Narra­tiva contra la injus­ti­cia », dédiée à ces 3 jeunes de Santander, las vícti­mas del Caso Almería, une initia­tive de la Asocia­ción de recu­pe­ra­ción de la Memo­ria Colec­tiva de Canta­bria « Desme­mo­ria­dos ».

« La noche en que los Beatles llega­ron a Barce­lona  » insiste encore une fois sur la néces­sité de se souve­nir, de nous inter­ro­ger sur ce passé trau­ma­tique qui ” ne passe pas “. De la page 152 à la page 155, Alfons Cervera rend ici hommage à Brest « esa ciudad del Finis­terre fran­cés destruida por la avia­ción aliada en la Segunda Guerra Mundial » ainsi qu’à MERE-29: « Escu­cho en la Univer­si­dad de Brest y en las voces de la Asocia­ción MERE 29 los testi­mo­nios de ese exilio del que casi nada conocía. En algún sitio le dije antes de ahora: aquello capaz de conmo­ver­nos ya nos perte­nece. »

 Traduc­tion propo­sée de l’hom­mage rendu à MERE 29 par Alfons: J’en­tends à l’Uni­ver­sité de Brest et dans les voix de l’As­so­cia­tion MERE 29 les témoi­gnages de cet exil duquel je ne ne connais­sais presque rien. Dans un autre lieu je leur ai dit avant aujourd’­hui: ce qui est capable de nous émou­voir nous appar­tient déjà.     

 

Mercredi 3 avril, fin d’après-midi au café de la librai­rie Dialogues, Parvis Marie-Paul Kerma­rec, rencontre avec Alfons Cervera, qui présente « Un autre monde » (La Contre-Allée, 2018) , avec son traduc­teur Georges Tyras.

Cette rencontre en espa­gnol, traduite en français, riche en  échanges et émotions, pleine d’hu­mour aussi malgré la gravité du sujet, a été très bien conduite par Laure-Anne Capel­leso de la librai­rie Dialogues.

« Alfons, fils de boulan­ger, a long­temps pétri la pâte à pain, et ses rêves d’en­fants, aux côtés de son père, un père qui ne parlait pas, et dont le silence reste un mystère aujourd’­hui encore bien long­temps après sa mort. Dans « Un autre monde », Alfons Cervera s’adresse à ce père qui n’évoque jamais ni son métier, ni l’er­rance fami­liale de village en village, ni son talent pour le théâtre, ni cet épisode de résis­tance citoyenne que le hasard permet­tra à l’au­teur et narra­teur de décou­vrir. Les inter­ro­ga­tions que Alfons Cervera soulève en convoquant au fil des pages Faulk­ner, Lampu­desa, Silver Kane, Onetti, Chirbes, Mac Donald, Dostoïevski, Kafka et maints auteurs, butent sur un mutisme irré­ver­sible. Dès lors, « Un autre monde » devient moins une lettre au père qu’un “ roman sur le silence ”  nous dit Georges Tyras.

“ Un ouvrage sur le trau­ma­tisme et l’im­pos­si­bi­lité à en sortir pour mon père ”, ajoute Alfons Cervera: “ Tu étais un flam­boyant capo­ral de l’ar­mée. Par la suite, j’ai appris qu’il y avait deux armées. Et que la tienne avait été vain­cue.”

 

La rencontre s’est ache­vée par une séance de dédi­caces.

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Mercredi 3 avril, soirée, dans le cadre du 31ème Festi­val du cinéma espa­gnol et latino-améri­cain de Brest (séance spéciale), Ciné-Rencontre: « El silen­cio de otros » (Espagne, 2018), d’Almu­dena Carra­cedo et Robert Bahar, prix Goya 2019 du meilleur long métrage docu­men­taire. Projec­tion suivie d’un échange sur la ques­tion de la mémoire avec Alfons Cervera et Georges Tyras, présen­tés par Marie-Agnès Maille. Traduc­tion Natha­lie Narváez (UBO, HCTI).

« El silen­cio de otros » montre la lutte passée sous silence des victimes du long régime de Franco qui conti­nuent de cher­cher justice de cette époque jusqu’à nos jours : Ascen­ción souhaite exhu­mer le corps de son père enterré dans une fosse commune ; José ne comprend pas comment il peut habi­ter à quelques mètres de son ancien bour­reau ; María aime­rait trou­ver la trace de son enfant volé à la nais­sance. Durant six ans, le film a suivi les victimes et les survi­vants du régime alors qu’ils orga­nisent ce que l’on a appelé « la plainte argen­tine », pour rompre « 

le pacte de l’ou­bli » et faire condam­ner les coupables.

 

 

 

 

 

Jeudi 4 avril, par une  belle jour­née finis­té­rienne,  le colloque traverse la rade de Brest pour Cama­ret-sur-Mer, en presqu’île de Crozon afin de retrou­ver et d’as­sis­ter, salle Saint-Yves, à la confé­rence de María Lopo ( U. Rennes 2, CRBC) : « Vie de goéland. Maria Casa­rès et la Bretagne ». Elle est présen­tée par Clau­dine Allende Santa Cruz, qui a rencon­tré María en Galice, à Santiago de Compos­tela.

Nous avons fait connais­sance avec María Lopo, spécia­liste de la biogra­phie de Maria Casa­rès, lors de la Jour­née d’étude « Mémoire de l’exil: de la Galice à la Bretagne », orga­ni­sée le mercredi 25 octobre 2017 à la Faculté Victor Sega­len, par l’UBO et MERE-29,  où elle a évoqué la figure de l’ac­trice : « Maria Casa­rès, racines gali­ciennes et mémoire répu­bli­caine d’une actrice exilée ».

Affiche de la rencontre (UBO)

María Lopo consacre aujourd’­hui cette confé­rence à la descrip­tion et à l’ana­lyse de l’at­ta­che­ment profond de l’ac­trice à la Bretagne, parti­cu­liè­re­ment à Cama­ret dans le Finis­tère, qu’elle consi­dé­rait sa Galice d’adop­tion. María évoque les diffé­rents séjours de Maria Casa­rès à Cama­ret, 7 voyages entre 1937 et 1945, où elle se sent moins exilée, par le paysage, la nature et les éléments, la mer et le celtisme, rappels de la Galice. Elle nous lit des extraits de sa « Corres­pon­dance  » avec  Albert Camus  qui l’ap­pe­lait «  Mon Finis­tère ». Des textes très poétiques,  lus avec telle­ment d’en­chan­te­ment  par la “fée” María Lopo,  de ses explo­ra­tions dange­reuses des grottes du Toulin­guet, de ses bains nocturnes comme dans son enfance gali­cienne.

Après le repas de l’ami­tié à l’hô­tel-restau­rant du Styvel, nous visi­tons le Centre d’in­ter­pré­ta­tion de la forti­fi­ca­tion de la tour Vauban.

 

 

 

 

 

Un beau lieu chargé d’his­toire(s) et une belle façon de se quit­ter pour clôtu­rer cette semaine de 4 jours de colloque. Avec le senti­ment d’ap­par­te­nir à une même famille, “un sentir común” como lo dice Fátima.

Au revoir donc et au prochain colloque à Brest !!

 

Marie Le Bihan

LIENS vers articles MERE-29:

  1. Théma­tique enfance (livres, expo­si­tions de dessins, films, auto­bio­gra­phies) :

2) Film “Le silence des autres

3) Colloque “L’exil espa­gnol en Bretagne: 80ième anni­ver­saire de l’ar­ri­vée des premiers réfu­giés espa­gnols (1937–2017)”